Courir dans l’eau glacée de la Seine

Un homme fait son footing le long de la Seine. Il trottine a une allure régulière dans ses baskets usées, une capuche de survet’ vissée sur la tête. Une foulée après l’autre, il longe les digues et descend jusqu’aux quais. Sans ralentir, il traverse la jetée et s’enfonce dans l’eau glacée. Le corps du coureur disparaît dans les remous de la rivière. Enfin, quelques kilomètres plus loin, il réapparaît. Toujours au pas de course, il remonte tranquillement, trempé de la tête aux pieds, et termine son footing.
(J’ai toujours pas de scanner)

Cette histoire se répète chaque soir et les habitants alentour commencent à s’inquiéter. Qui est cet homme qui court dans l’eau glacée de la Seine ? Les semaines passent et les passants s’amassent. Tous veulent voir celui qui brave le courant et le remous sans sembler s’en soucier. Au point que les journaux se mettent à en parler. Plusieurs reporters font même le déplacement, mais le coureur imperturbable, continue de s’enfoncer dans la Seine chaque soir. C’est alors que des curieux décident de lui emboîter le pas.

En quelques jours, ce sont des dizaines de jeunes femmes et hommes qui tentent l’aventure. Sur les talons du joggeur intrépide, ils s’élancent dans le fleuve et tentent la traversée d’un seul souffle. Beaucoup boivent la tasse, finissent à la nage et manquent de se noyer. Le défi est de taille et les sportifs les plus intrépides viennent des quatre coins du globe pour le relever. Pourtant, aucun ne réussit la traversée à pied sans remonter. Une question devient alors le centre de toutes les interrogations : qui est cet homme qui réussit un tel exploit ?

L’homme à la capuche semble apparaître au crépuscule et disparaître après sa performance. Comme un être venu d’une autre planète qui s’aventurerait sur Terre, juste pour la frime. Pourtant, ni frime ni exhibition. L’homme apparaît et disparaît, sans jamais livrer son secret. Exacerbés, certains s’entêtent et s’acharnent. Plusieurs frôlent la noyade, manquent de se faire emporter par les flots. La mairie réagit : interdiction formelle à quiconque de tenter de nouveau la traversée. Policiers et gendarmes barricadent les quais pour en interdire l’accès. Pourtant, l’inconnu à la capuche continue de réapparaître, chaque soir sur une berge différente pour réitérer son exploit. Même dans le bras le plus large, quand les tourbillons sont les plus violents et sous d’épaisses et denses couches de boues, l’homme plonge, cours, remonte de l’autre côté et disparaît.

Il n’en faut pas plus aux médias pour s’emparer du sujet, qui fait alors la Une des journaux. Chacun scrute un bord de Seine pour tenter d’y apercevoir celui qui est à présent considéré comme un rebelle envers la société. Son exploit devient un symbole, un acte de résistance. Il n’est plus question de défier la nature, mais l’autorité. Dans cet élan, certains se voient martyrs et se jettent dans les flots sans se préparer. C’est ainsi qu’un soir, au large d’une digue agitée, un premier homme meurt, noyé.

Plusieurs autres victimes suivent les jours d’après. Des mères et des maris pleurent à la télé. Tous supplient l’inconnu a la capuche de cesser. De cesser d’enrôler des jeunes. De cesser de tuer. C’est ainsi qu’un soir, l’inconnu n’apparaît plus. Chacun scrute les berges, attend sa venue, mais, pour la première fois depuis plusieurs mois, la nuit tombe sans qu’une paire de baskets ne foule le lit de la Seine.

Une semaine passe, l’homme a la capuche ne refait pas surface. Jours après jours, les  passants reprennent leur quotidien, poursuivent leurs promenades sans scruter les quais. Les policiers rangent leurs lampes torches et jouent aux cartes. Un mois entier passe.

Puis, un soir, il réapparaît. Non sur un quai ou sur une berge, mais sur les pavés d’une rue passante. Il marche jusqu’à être reconnu. La foule  s’amasse et les journalistes accourent. L’un d’eux réussit à décrocher quelques mots de l’inconnu. Il lui demande : « N’avez-vous jamais eu peur de vous noyer ? ». L’homme, jusqu’alors resté muet, répond simplement : « Je crois qu’au fond de moi, chaque soir, je l’espérais. »

La capuche tombe et son visage apparaît. Sur ses épaules, un bocal est posé. Un visage est sculpté dans le verre. A l’intérieur du bocal, un petit poisson tourne en rond.


Texte recomposé à partir d’un rêve.

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