Donne-moi ton 06 Jésus !

Ce n’était pas n’importe quel dimanche. Dimanche 8 mars : Journée Internationale des Droits de la Femme. Évènement ô combien important dans un monde où les inégalités sont encore fortes. Manon avait prévu tout un programme dédié à la cause. Conférences, salon, débats… Et bien sûr, j’étais partant pour l’accompagner. Sauf que ! C’était aussi le jour du match France-Ecosse, tournoi des Six Nations. On a donc divisé la journée en deux.

Toute la matinée, on a assisté à plusieurs conférences particulièrement intéressantes. Dans la majorité des pays Africains, la situation des femmes reste difficile et le Sénégal ne fait pas exception. Sans vous refaire le débat (cet article en parle mieux que moi, en prenant l’exemple de l’accès à internet et au réseau mobile), nous en sommes sortis enrichis, avec l’envie de continuer le combat. En tout cas, pour ma part, j’étais prêt à soulever le monde… mais je l’ai pas fait parce qu’il y avait le match à 15h et qu’on s’était donné rendez-vous, avec les copains, à 13h30. J’ai donc reporté le combat pour aller voir la France se faire défoncer par l’Écosse. Résultat : 10 à 28 et je me retrouve, seul, en sortant du bar.

J’hésite à rentrer à pied. Le soleil amorce sa descente, donnant au ciel cette ambiance si particulière des fins de dimanche après-midi. Je pense aux milliers de familles qui préparent les devoirs de la semaine qui arrive. Je pense aux couples qui commencent, tout en douceur, leurs soirées en amoureux. Je pense aux travailleurs de nuit qui se reposent encore quelques heures avant de reprendre leur labeur… Le monde est vaillant, brave, et moi, j’aperçois un taxi. Et comme je suis vaillant et brave, moi aussi, mais que j’ai la flème de rentrer à pied, je l’apostrophe pour négocier le prix.

« Yuimill’fran ! » me lance le vieux chauffeur. Je m’exclame et lève les bras (l’exagération est un outil de négociation à part entière ici) : « QUOI ? Nanananananan. Cinq’cent ». Il s’offusque à son tour et toutes les rides de son visage se déforment sous l’impulsion de sa surprise : « CINQ CENT ?? Tsssss nananananan. Trrouamille. ». Je mets mes bras dans la position du canard et lève les yeux au ciel : « Nananananan ! Mille francs et on y va. ». Il souffle et passe la première : « Deumille. ». J’ouvre la portière et, juste avant de poser mes fesses sur les ressorts apparents de la banquette arrière, j’ajoute : « Mille cinq cent ! » Fesses posées, porte fermée. Le chauffeur dodeline et râle en démarrant. Inconfortablement installé, je me détends en regardant mon téléphone, satisfait de ma négociation. Mais, à peine parti, le taxi s’arrête brusquement, cinquante mètres plus loin, en plein milieu de la route. Je lève les yeux. Deux jeunes femmes à la peau ébène, maquillées comme des voitures volées, lui intiment l’ordre de s’arrêter. Sans une once de négociation, elles sautent dans le taxi. La première, moulée dans une robe parfaitement ajustée, s’installe à ma gauche. La seconde, glissée dans un pantalon léopard faussement déchiré, se place à ma droite. Miss Léopard m’observe alors avec des yeux de braises et murmure : « Hé ! T’es mignon toi !« .

« Marié ? Alors elle est où la bague ?!« . Je tente de défendre mon modèle de couple, coincé entre la poitrine ostensiblement affichée de Mademoiselle Robe et la paire de fesses rebondies de Miss Léopard, dont le corps traverse la voiture jusqu’à trifouiller les stations de radio. Elle trouve une station de reggae dancehall et fait hurler les enceintes fatiguées pendant que ma voisine insiste plus que lourdement. « Mon dieu que tu es beau. Ne me regarde pas, ça m’excite trop !« . Je me retrouve dans la situation décrite, le matin même, par l’une des conférencières. Esquiver poliment les questions, regarder l’horizon et attendre que le taxi ne se décide enfin à doubler ce PUTAIN de vélo qui nous ralentit. « Avec tes cheveux longs là. Tu es trop trop beau. Vraiment, tu me fait penser à une star de cinéma.« . Je fais mine de m’étonner tout en retenant mes yeux de s’engouffrer dans les deux magnifiques poitrines qui me pendent au nez. « Ah ! Je sais ! » s’exclame enfin Miss Léopard. « Tu es Jésus toi !« .

Outre l’envie de relever le « Jésus, star de cinéma », je réponds avec une pointe d’humour que « non, ça c’est sûr que je suis pas Jésus. ». Allusion douteuse. Erreur fatale. « Aaaah non toi tu es un coquin hein ? Pas le Jésus qui fait la « chasteté » mais celui qui fait la « chasse-tétés » ! ». Je ris parce que je trouve ça drôle, mais signe mon arrêt de mort en même temps. « Ah ouiiiii c’est ça mon Jésus, on va s’amuser ensemble.« . Je décline et insiste : j’ai une copine, que je vais justement rejoindre dans NOTRE maison. « Pas de bague, pas de copine !« . J’ai une bague imaginaire. « Alors, tu te convertis Jésus ! » Quel rapport ? « Musulman, c’est quatre femmes, donc une place pour moi.« . Non, vraiment, c’est gentil mais sans façon. « Hum ! Tu m’aimes pas Jésus ? Tu me trouves moche… » Je lève mes yeux dans les siens, alors qu’elle fait mine d’être peinée. Elle est objectivement magnifique mais je ne suis pas né de la dernière pluie. « Non, tu es très jolie et tu le sais. ». Elle se penche alors sur moi et lance : « Alors, qu’est ce que tu attends ! Donne-moi ton 06 Jésus ! ». Je décide d’enterrer la question avec la seule phrase à laquelle elle n’aura pas de réponse : « J’préfère les blanches.« . Elle se fige. Sa copine répond : « Hum ! Les blanches, c’est pas ferme. Tu dois essayer autre chose… ». Mais je n’ai pas besoin de répondre. La question est déjà réglée. Miss Léopard ordonne au chauffeur de s’arrêter, ce qu’il fait en catastrophe. Elle descend en plein milieu de la route et claque la porte. Sa copine me glisse, avant de descendre à son tour : « Tu habites là ? Hum ! On est voisins alors. Tu prends pas mon numéro ? On fait secret« . Je décline une dernière fois et elle s’élance hors de la vieille carrosserie. Le taxi reprend sa route et baisse enfin le son de l’autoradio.

Sur le petit bout de trajet qu’il nous reste à faire, je tente de remettre en perspective ce qu’il vient de m’arriver avec la conférence, entendue ce matin même. « En Afrique, les femmes naissent avec un handicap. Un handicap physique et mental aux yeux des hommes : celui d’être des femmes. (…) C’est pour cela que beaucoup de jeunes femmes cherchent à tout prix à mettre le grappin sur un toubab (autrement dit un blanc). C’est une question de survie pour certaines d’entre elles.« . Je m’enfonce dans mon siège, songeur. Le taxi arrive finalement aux pieds de notre appartement. Je lui tends mille cinq cent franc et m’élance au-dehors, mais il klaxonne et me rappelle à lui. Il me montre l’argent que je viens de lui donner et lance : « C’est pas assez ! ». Je réponds : « C’est ce qu’on avait dit ! ». Mais il secoue la tête et rétorque : « Non, c’est plus cher ! ». Je m’approche et lui demande : « Ah, et pourquoi ? ». Il relance toutes les rides de son front pour s’exclamer, comme une évidence : « Parce que TROIS passagers ! ».


4 commentaires sur « Donne-moi ton 06 Jésus ! »

  1. Coucou Julou, nous nous régalons des lectures du blog. C’est vivant, c’est drôle et terriblement bien écrit… Merci pour ce partage 🤗.
    Plein de bisous à tous les deux et à très bientôt de suivre tes pérégrinations.

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  2. Cc Jules! Alors tu as fait palabre ou tu as payé pour 3?
    Mdr! Vraiment! Les gens la débordent d imagination !
    Ne te laisse pas faire! Ils sont trop !

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