Le soir de notre arrivée, la seule instruction de notre propriétaire a été : « Méfiez-vous de tout, surtout des Sénégalais. ».
Cette retraitée, elle-même sénégalaise, a vécu dix ans en France avant de rentrer vivre ici, à Dakar, avec son mari (Monsieur le Colonel). Mère de trois enfants et force de la nature, quand elle nous dit de nous méfier de ses compatriotes, nous lui faisons confiance. C’est pourquoi, malgré l’éclairage vacillant du petit escalier, nous ne quittons pas des yeux les trois sénégalais imposants qui déchargent notre commande. Trois chaises, une petite table basse et une gazinière, le tout acheté dans les magasins éphémères qui bordent les routes. En silence, les pièces sont montées dans notre petit appartement. Tout rentre, même la gazinière de seconde main. En l’observant je me dit qu’on a fait une bonne affaire. Manon, ma compagne, est plus pragmatique et observe qu’on n’a pas de bonbonne de gaz. Impossible de vérifier si le plus gros de notre investissement fonctionne ou si on s’est fait avoir. « Méfiez-vous de tout », me rappelle une voix forte. Alors que je ronchonne, le déchargement prend fin et le jeune homme qui vient de livrer sollicite un pourboire. Je lui demande aussitôt où on peut acheter une bonbonne de gaz. « Quelle quantité ? 6 ou 9 litres ? ». Je n’en ai aucune idée. Il me dit « 6 litres c’est bien. Facile à recharger. ». Je lui fait signe que ça me va. « C’est 13 000 Francs. ». Calcul rapide. On rajoute la moitié et on enlève le millier. 20 euros. Comme j’ai aucune idée du prix d’une bonbonne de gaz, je répond, par principe : « Trop cher ! 10 000 francs. ». Il hausse les épaules. « Tu me donne l’argent et je vais chercher pour toi. ». Mais il ne se doute pas que je suis finement avisé. Je sais bien que si je lui donne l’argent, il va partir avec et je ne le reverrais jamais. Je lui fait signe que non : « Je te paye après. ». Mais il n’a pas de quoi me les avancer. Le déchargement est fini et ses deux amis remontent dans la camionnette. Avec un grand sourire, il me dit « Tu vient. Tu achètes et je te ramène. ». Pourquoi pas. Manon me dit de garder mon téléphone à portée de main. Le livreur souffle « Prend veste ». Mais il fait 20°c et je crève de chaud. Au lieu de cela, je prends 20 000 francs (la petite monnaie est presque impossible à trouver ici) et je monte à l’avant de la camionnette. Dans un grognement fatiguée, elle démarre et s’éloigne dans la nuit. Je sais qu’il y a un dépôt de gaz à quelques minutes à peine… Mais je remarque aussitôt qu’on ne prend pas la bonne route.
Il est vrai que la vieille camionnette n’a qu’un phare, mais c’est déjà un de plus que bon nombre de voitures qui circulent ici. La nuit tombe et je vérifie que j’ai mon téléphone dans la poche. Je suis a l’avant de la banquette, collé à notre livreur. A notre gauche, le conducteur plisse les yeux pour voir la route. Le troisième déménageur est surement derrière nous, assis à la place de nos meubles. La camionnette conteste chaque rapport de vitesse, souffre à chaque accélération. Le vent se rafraîchit et je ne reconnaît toujours pas le chemin. Même de nuit, le paysage semble identique dans tout le pays. Une route de goudron partiellement ensablée. Des palissades de tôle et des planches de bois clouées. Puis, entre les habitations et la route, vous trouverez un peu de tout. Les motos qui roulent transportent des familles entières, les autres, abandonnées, nourrissent les poules avec la mousse des sièges éventrées et les chèvres avec le pneu des roues. Les enfants ont les bras remplis de plastique mais les poches et le ventre vide. Les emballages vides ne sont pas très nutritifs… Je suis étonné de voir qu’il y a des gens, beaucoup de gens. Peut importe l’endroit, l’heure et le temps, les rues sont bondées. Les silhouettes marchent, courent, se faufilent ou attendent. Et enfin, la poussière. Entre nous, entre eux, entre tout ce qui existe. Elle se soulève et danse à la lumière des éclairages et des phares. Des nuages de fumée qui recouvrent le monde, irritent les yeux et assèchent la gorge. Cependant, malgré toute cette agitation, malgré la poussière et la nuit, la camionnette fonce. Et l’air frais me fait regretter de ne pas avoir pris de veste.

« Ramener la coupe à la maison ! Allez, allez, allez ! ». Je sursaute en entendant la sonnerie grésiller alors que le livreur sort son téléphone. Il répond mais le vacarme est déjà assourdissant. La compétition est lancée entre le moteur de la camionnette et le livreur pour avoir le dessus le temps d’une conversation. Il parle Wolof, la langue parlée par 94 % de la population sénégalaise. J’ai cru, naïvement, que le Sénégal était francophone avant d’y vivre. Mais, même si le français est bien la langue officielle, celle d’usage est bien différente. Tout le monde parle wolof. Et quand le livreur raccroche et apostrophe le conducteur, c’est d’autant plus vrai. Tout le monde parle wolof, sauf moi. Le conducteur râle et une voix s’élève derrière moi. Le troisième livreur est bien là, même si je ne le vois pas. Une discussion animée s’engage et le conducteur change brutalement de direction. Il s’engage dans une ruelle. Ici, on mesure le taux de fréquentation d’une route à son ensablement. Celle là est manifestement du type « peu fréquentée ». Il discutent encore et je ne comprend rien. Je commence à m’enfoncer dans mon siège et réalise petit à petit que je suis monté, de mon plein grès, dans une vieille camionnette avec trois inconnus. Il aura fallu 30 ans pour que je désobéisse à la règle la plus importante de mon enfance. Je ne sais pas où on est, ni où on va. J’ai de l’argent, je suis blanc et, plus j’y pense, plus mon visage devient devient de plus en plus blanc.
Alors que la camionnette enragée double une charrette, j’ai ce vieux réflexe que je pensais avoir éradiqué après mon diplôme de fin d’études – j’envisage le pire. Je me dit que, au pire, ils s’arrêtent dans une ruelle sombre, me détroussent et m’abandonnent. Ils voleraient mes vêtements ? Bon, au pire, je me retrouve nu et seul dans les quartiers pauvres de Dakar. Je pourrais toujours appeler à l’aide. Mon téléphone. C’est ce qu’il faudrait que j’arrive à sauver. Ils ne savent peut-être pas que j’en ai un sur moi. Je baisse les yeux sur mon short qui tremble sous les secousses du moteur. Ma cuisse est collée à celle du livreur. A la lueur d’un éclairage de magasin, je vois que ses jambes sont musclées comme celles d’un athlète et sa peau sombre semble sans défaut. A côté, mes jambes blanches comme l’aspirine et parsemées de petits poids rouges et noirs font pâles figures. Nos bassins de touchent. Mon téléphone est collé contre l’amorce de ses fesses. Impossible de l’attraper sans être démasqué. Je relève la tête. Tant pis pour le téléphone. Alors que je me demande à quand remonte la dernière sauvegarde de mes photos, le sien se remet à sonner. L’hymne de la victoire de la France à la coupe du monde de 2018 me donne un vague espoir. Une fois qu’il a raccroché je lui demande si il aime le foot. Il me répond, avec son plus grand sourire : « Oui, PSG ! C’est mon équipe ! ». Je n’y connaît rien en foot mais j’acquiesce avec un sourire pincé. Peut-être qu’il me laissera mes habits si on se découvre une passion commune. Il me raconte avec quelle fierté un joueur sénégalais à rejoint le banc du PSG aux dernière sélections. « C’est le plus fort ! Bientôt, il va marquer des buts pour la France, comme Mbappé ! ». Je le félicite avec l’énergie d’un homme qui n’arrive pas à se souvenir de la date du dernier backup de son iPhone. 2016 ? 2017 ? J’aurais dût souscrire aux options automatiques. « T’es d’où toi ? » me demande-t-il. Je répond: « De France. ». Il éclate de rire. Je suis con. Il sais bien que je suis français, il veux savoir d’où en France. Je veux répondre mais j’hésite. Je suis Bordelais, le plus grand port négrier du XVIIIe siècle. Je déglutis. J’ai de la famille nantaise mais c’est pas mieux. « Paris », je répond par dépit. Le jeune sénégalais s’ouvre alors comme une fleur : « Paris ? PSG ! Yéppa ! On est de la même famille alors ! ».
Je pense que nous roulons depuis 30 minutes. A vrai dire, je n’en ai aucune idée parce que je ne veux pas sortir mon téléphone. Nous alternons entre petites ruelles désertes et artères fréquentées. Régulièrement, la camionnette fait la course contre des bus qui font déjà la course contre eux-même. Les carrosseries se frôlent, les rétroviseurs se touchent, les piétons se cognent, mais la course perpétuelle continue. Je demande pour la troisième fois au livreur si on est bientôt arrivé. Comme souvent, la réponse est simple : « Bientôt Inch’Allah ». Si Dieu le veux. Comprenez : si le Dieu des embouteillages, celui des accidents de la route et celui des moteurs de vieilles camionnette le veulent. En revanche, je ne sais toujours pas où on va. Je me demande pourquoi ils m’emmènent aussi loin si c’est pour me détrousser. Je préférerais avoir le moins de route à faire si je dois rentrer nu et à pieds, mais je n’ose pas être exigeant. Alors je prend mon mal en patience. Finalement, nous sortons de la ville pour arriver dans la périphérie de Dakar. J’aperçois le nom du quartier, indiqué au dessus des noms de rue : Liberté 5. Je souligne l’ironie alors que nous n’avançons plus que par à-coups. Ici, les routes sont plus larges mais toujours aussi peuplées. A chaque embouteillage, des dizaines de marchands itinérants proposent leurs marchandises aux automobilistes. Vous trouverez tout : tondeuses à barbe, CDs et DVDs, chargeurs universels, serviettes hygiéniques, ventilateurs, tapis de prière et animaux de la basse cour. Alors que j’évalue le prix d’une cage à poussins (15 000 francs, c’est cher ? Les poussins sont inclus ?), la camionnette redémarre et nous éloigne encore un peu plus de la civilisation. Je quitte Liberté quand le livreur me lance : « On arrive ! ». La camionnette pénètre dans une immense cité HLM. Le genre de barres d’immeubles que l’on n’oserait plus construire en France. Aux rez-de-chaussée, des boutiques éclairent la nuit. Quincaillerie, épicerie, robes de mariage… Tout est ouvert. C’est là que la camionnette s’arrête. Alors que je suis résigné à abandonner mes vêtements et ma fierté, tout le monde descend et je me retrouve face à une montagne de bonbonnes de gaz, posées à même le trottoir. Un dépôt de gaz. La camionnette grogne et s’en va. Le livreur me fait signe d’avancer avant de s’en aller à son tour, le sourire aux lèvres. Je me retrouve seul et c’est à ce moment qu’émerge un géant à la peau sombre comme l’ébène. Je me serre la main et me demande : « Alors, 6 ou 9 litres ? ».
« Peut-importe » n’est pas une réponse acceptable. Je lui demande le prix et tente de négocier. Il accepte de me vendre une 9 litres pour le prix d’une 6 litres. Je lui donne l’argent. Il me rend la monnaie avec le sourire, puis saisit une bonbonne de 9 litres et traverse la rue. Il va la remplir à la station service. Alors que j’attend le retour du géant, une mobylette s’arrête à quelques centimètres de moi. Je reconnais le sourire du livreur. Il me fait signe de monter derrière lui. Alors que j’essaie de comprendre à quel endroit le livreur veux que je m’installe (parce que, à première vue, là, vraiment, je ne vois pas), le géant refait surface. Il me plante la bonbonne de 9 litres dans les bras. Le livreur me dit : « 9 litres, lourd. 6 litres, plus facile à transporter. ». Puis il colle son bassin contre le guidon de son petit scooter. Il me fait de la place. Je passe une jambe et fait mine de m’asseoir à califourchon pour lui montrer que « non, à deux, on ne passe pas ». Mais il me fait signe de tenir la bonbonne serrée contre ma poitrine et, avant que je ne puisse protester, démarre sa mobylette.

Le chemin retour est surréaliste. En équilibre sur son scooter recouvert de scotch et de fils dénudés, je prie pour ne pas finir écrasé entre tout ce que nous doublons. On frôle les voitures de tellement près que je sens la chaleur des pneus et des moteurs contre mes jambes nues. En même temps, je tiens 9 litres à bout de bras en maudissant mon choix de ne pas en avoir prit six. Mais rien en semble pouvoir ralentir le livreur, qui fonce a travers la nuit et la poussière. Sans casque, les yeux plissés pour ne pas être aveuglé par les volutes de sable qui se soulèvent à chaque virage, il file. Pendant de longues minutes, j’aurais préféré être détroussé et nu que coincé entre dix litres de gaz hautement explosif à attendre l’étincelle. Mais l’étincelle tarde a arriver et la route est bien plus rapide en deux roues qu’en camionnette. A peine le temps de souffler, nous sommes revenus à l’appartement. Le livreur attrape la bonbonne grippe jusqu’à la cuisine pour finir l’installation. Je fait un arrêt dans la salle de bain pour me rincer le visage. L’eau qui s’écoule entre mes mains est grise de poussière. Je relève la tête et pousse un éternuement. Depuis la cuisine, le livreur s’exclame : « Tu aurais du prendre une veste ! ».

Mdr! Bienvenue chez nous en Afrique!
Mais toi tu es comment?! Tu te laisse embarquer avec des inconnus, en plus tu ne connais pas la ville… lol… et sans veste!
Lol, écoute les conseilles de la vieille ô!
Blague à part comme partout ailleurs il y a des gens vachement sympa, et d autres qui vont vouloir te rouler… d autres en qui tu auras confiance et qui vont te rouler quand même en douce!
Prends d abord bien tes marques avant de t embarquer dans de telles aventures 😉. Tout est différent là-bas, la manière de penser… ta logique n est pas la leur….
Les règles ?… quelles règles?! Ah mouf! Là-bas on s en fou …. on fait d abord et on verra après 🤣.
Les gens en ville sont bien différents qu au village. Là-bas le temps ralenti et tu apprécie plus la generosité de ceux qui prennent plaisir à t accueillir.
Profitez bien, soyez patients 😉
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