D’énormes camions traversent la capitale de jour comme de nuit. Sur leurs épaules ouvertes sur le ciel, vous trouverez de tout. Des bennes de charbon qui noircissent les routes, des sacs de sable fin ou des montagnes de foin destiné à nourrir les nombreux chevaux qui sillonnent les rues, eux-même porteurs de sacs de riz, d’ordures ou de meubles usés…
Alors que je suis assis à l’ombre d’un baobab, observant les allées et venues de la rue, j’aperçois, au sommet d’une charrette, un sac de sable percé. Personne ne le remarque : nous sommes en plein mois de février et la ville est déjà en partie recouverte de sable grâce aux puissants vents du Sahara qui soufflent sur toute la région. Sans s’arrêter, ce dernier continue donc à déverser son contenu sur le bitume, comme un sablier à usage unique. Déjà la moitié du sac semble avoir disparue. Il n’en reste que quelques kilos, qui viendront bientôt se mêler à celui qui enlise déjà les trottoirs de la ville.
Sur la totalité du sable déversé, quelques grammes ne toucheront jamais le sol. Dispersés par les courants d’air, le sillage des voitures ou le chant des mosquées, ces millions de gains traverseront la ville de part en part. Les plus timides trouveront refuge sur le toit d’une climatisation ou d’un lampadaire, où des millions de semblables ont déjà élu domicile. Les plus audacieux choisiront leurs champions parmi les joggeurs et sportifs dont les chevilles battent le bitume. La sueur brûlante d’un front rompu à l’effort scellera leurs destins en une course de perles éphémère. Enfin, les plus aventuriers surferont sur les vents chauds qui embrassent les nuages. De là-haut, ils traverseront les frontières et les fleuves, les montagnes et les océans. Ils voleront dans le sillage de ces grains d’explorateurs qui peuplent déjà les neiges des plus hauts sommets d’Espagne et de France.
Moins volatile en groupe, la majeure partie du sac percé s’est établie sur le bitume brûlant dans l’attente d’un second souffle venu d’ailleurs. Cinq ou six kilos viendront renforcer les rangs d’une guerre millénaire : les Hordes du Sable contre la Guilde des Balais. La bataille fait rage sur tous les fronts : halls d’immeubles, terrasses ensoleillées ou toits de voitures. Personne n’est épargné. Chaque matin, hommes à tout-faire et femmes de maison s’activent pour faire disparaitre celle qui reviendra inexorablement recouvrir ce qui a l’audace d’exister dans la région. Dans cette guerre sans fin, tous les coups sont permis. Les soldats de sable s’infiltrent sans vergogne entre les chaussettes des hommes d’affaires, sous les ongles des marchands et entre les cheveux des enfants. Inexorablement, on lave, frotte, rince… pour remporter momentanément une guerre perdue d’avance.
Pourtant, la paix existe. Je dirai même plus, la symbiose est possible : la louche cabossée de la vieille vendeuse de cacahuètes le sait bien. Chaque matin, elle ramasse à même le bitume une généreuse quantité de sable pour venir densifier le contenu de sa casserole. A défaut d’eau, le sable crée un liant de chaleur. On y reconnaît l’héritage des peuples nomades : sous un feu nourri, la coque des cacahuètes ne tiendrait pas longtemps, mais plongées dans le bain de sable, elles grillent sans cramer. Veillez simplement, quand vous en achèterez, à ne pas avaler un morceau de caoutchouc, un bout de bois ou un insecte malchanceux.
Alors que le sable issu des fonds marins pose des questions écologiques qui ne peuvent plus être ignorées*, celui du désert semble encore avoir de beaux jours devant lui. Trop lisse, trop fin, trop « parfait » pour être utilisé dans les métiers de la construction, il continue d’être ignoré par les grandes industries mondiales… pour le moment. C’est pourquoi, voir une telle quantité de sable se répandre, chaque année entre janvier et mars, est une bonne nouvelle. Un symbole que le Sahara demeure encore majoritairement inexploité, ce qui devient exceptionnel dans un monde où les ressources mondiales s’épuisent. Ainsi, en attendant qu’une nouvelle grande avancée technologique ne vienne finalement défigurer les dunes et les plaines, je salue, chaque soir, les vendeuses de cacahuètes alors qu’elles reversent, sur le sol, le sable emprunté le matin même.
On est lundi. Forcément, il y a la queue. Le lundi, il y a toujours la queue, et ce, dans toute l’Afrique. Aux arrêts de bus et à la sortie des écoles. Devant les magasins et les épiceries. Il y a la queue dans les files d’attente normales et il y a la queue dans les files d’attente où tu payes pour ne pas faire la queue. Il y a la queue partout et pourtant c’est le jour qui me semblait le meilleur pour aller à la Senelec (l’EDF du Sénégal). Quel bonheur…
Alors que je m’insulte allégrement pour cette décision prise vendredi dernier, je prend un ticket d’attente. N° 182. Le seul guichet ouvert appelle le n° 52. Et merde, il est 9h35 – je vais y passer la matinée. Je commence à me lamenter, le fesses passablement installées sur la mousse fatiguée d’un fauteuil que je céderais bientôt à un vieillard, une maman kangourou ou un jeune handicapé. Je soupire. L’homme à ma gauche est un ivoirien grand et costaud. Je jette un œil sur son ticket : 165 – nous allons passer la matinée ensemble. A ma droite, un ado aux habits déchirés et à la peau ébène. Surement un gamin des rues. Il tien son ticket serré entre les mains. Numéro 54. La chance, il n’en aura que pour quelques minutes. C’est à cet instant que je me dit que, ici au moins, on est tous égaux. Petits et grands, riches et pauvres, jeunes et vieux, on fait tous la queue. Alors que le numéro 53 tarde à se présenter, le gamin se prépare à prendre sa place. Il remet en ordre les feuilles de son dossier et en laisse échapper une. Je lis l’encadré de la facture : Richard Deneuve… Vraiment ?
Je ne suis pas expert en anthroponymie, mais je ne me souvient pas avoir entendu parler de la dynastie des « Deneuve » au Sénégal. Aucun roi ni grand souverain ne me revient en tête. Deux options se présentent à moi alors que le garçon se lève et va présenter son dossier. Soit je suis un salaud qui juge trop vite, soit le dossier n’est pas celui du gamin. Or, bien que l’un n’empêche pas l’autre, je décide de quitter la salle d’attente pour en avoir le cœur net. Quelques minutes plus tard, le gamin sort à son tour et va rejoindre ses amis qui l’attendent au bord de la route. Ils l’appellent D’ji, diminutif de Djibril. Richard « Djibril » Deneuve ? J’ai 128 tickets d’attente pour dénouer ce mystère.
A la fin de la matinée, j’en ai identifié six. Tous entre 15 et 17 ans, habillés de guenilles et la morve au nez. Il y a Richard « Djibril » Deneuve, Emir « Badou » Al-Boustany et même Christine « Booba » Lefèbre. Leur occupation ? Ils sont « attendeurs », comme ils disent. Téléphonie, gaz, électricité… Peu importe, ils vous épargnent l’attente du commun des mortels. Alors que je regrette d’avoir imaginé qu’il existait un monde où riches et pauvres étaient égaux, ils me racontent avec fierté leur savoir-faire. Car, détrompez-vous, n’est pas attendeur qui veux. Pour prétendre à cette activité, il vous faut deux atouts majeurs : de la patience (forcément) et un esprit d’anticipation à toute épreuve. A défaut du second, il vous faudra un éclair d’ubiquité car, par esprit d’optimisation, nos professionnels attendent à plusieurs endroits… en même temps.
Christophe Djibril attend pour trois personnes différentes à trois endroits différents. Ici, il paye les factures d’un français. Chez Sonatel, il doit renouveler le crédit téléphonique d’un libanais. Enfin, il doit faire certifier une photocopie de quittance à la gendarmerie pour un officiel Sénégalais. Pour preuve, il me sort ses tickets d’attente. Sonatel – numéro 88. Passage prévu entre 10h et 10h30. Puis, la gendarmerie – numéro 104. Il sera rentré chez ses clients avant midi. Dubitatif, je lui montre mon ticket. Il l’observe, puis regarde le guichet derrière nous. Le numéro 64 essaie d’y payer sa facture avec des Ouguiyas mauritaniens. Djibril m’annonce avec aplomb : « Revient à 11h30. » Puis il saute dans un taxi-brousse (un énorme bus bariolé) pour aller jusqu’à son prochain rendez-vous. C’est alors qu’une évidence me saute aux yeux. Il y a théoriquement 118 personnes entre moi et le mauritanien qui vide sa monnaie sur le comptoir. Nous ne sommes d’une vingtaine dans la salle d’attente. Tous les tickets à rallonge sont déjà parti depuis longtemps. Ils reviendrons dans une heure, peut-être deux. Je regarde le cadrant de l’énorme horloge. 9h55. Si le gamin a raison, j’ai largement le temps d’aller voir le menuisier pour voir où en est la commode que nous lui avons commandé la semaine dernière. Il est à dix minutes du comptoir à présent recouvert de pièces mauritaniennes. « Bon, on va faire à la Sénégalaise alors » me dis-je en traversant la rue.
Quand je traverse à nouveau la grande route ensablé, il est 11h00. J’ai eu le temps d’aller voir le menuisier, de l’escorter chez moi pour qu’il reprenne les mesures, d’aller chez son cousin pour choisir le bois et de refuser 3 fois de lui payer la totalité de la commande avant même qu’il ne l’ai commencée. « La semaine prochaine, inch’Allah c’est fini » me promet-il en me voyant regagner le grand bâtiment de la Senelec. Avec ma demi-heure d’avance, je suis confiant et l’affichage du guichet me donne raison. Numéro 168. Parfait ! Je vais m’asseoir, satisfait.
Le bilan de la matinée aura été surprenant. Un passage à la Senelec et un aller-retour chez le menuisier, sans compter l’achat d’un tapis à sa femme… Mais ce qui m’aura impressionné le plus, c’est la précision de Djibril. Quand mon numéro est appelé, il est exactement 11h36. Une capacité de prédiction quasi millimétrée, mais dont je ne ferais les louanges que quelques heures plus tard. En effet, sur le moment, j’étais trop occupé à chercher mon ticket. Celui-là même qui était resté chez le menuisier, le verso barbouillé des mesures de ma prochaine commode.
Quand le numéro 199 avance jusqu’au guichet, j’ai retourné toutes mes poches, vidé cinq fois mon sac et frôlé l’indécence en vérifiant l’ensemble des cachettes éventuelles de mon anatomie. Je récupérerait le ticket (daté du jour) dans trois semaines, avec ma commode. Je m’écroule sur mon siège quand une vieille dame s’approche de moi. Avec tout mon remue-ménage, elle a saisi l’injustice de ma situation. Avec ses petites mains fripées, elle me tend son ticket. Numéro 202. Miracle. Avec soulagement, je remercie infiniment la miséricorde de la vieille femme et tend les mains pour recevoir son présent. J’ai toujours admiré la sagesse de ceux qui savent que le temps est plus précieux quand on a encore l’âge d’entreprendre. Elle dépose finalement le morceau de papier comme un offrande, puis murmure : « C’est 5 000 francs ».
La petite enfance est une époque fabuleuse. La vie s’écoule d’émerveillements en émerveillements, les préoccupations du monde nous échappent et la candeur guide nos premiers pas. Cependant, à choisir, ce n’est ni l’innocence absolue, ni l’amour infini de mes parents qui me manque le plus. Non, clairement, ce que je regrette, c’est la sieste. Alors, quand je vois mes petits neveux qui rechignent à s’y rendre, j’ai envie de leur expliquer. Leur expliquer que…
Dans le monde « sophistiqué » des adultes, on ne dort pas. Déjà, dormir la nuit, c’est presque un aveu de faiblesse. « Tu dors bien, toi ? Ah, t’en as de la chance… Moi je ne peux pas dormir plus de 2/3 heures par nuit… ». Condescendance maximum. Tout est là : si tu dors bien, tu n’as pas de raison de te plaindre. Si tu dors bien, c’est que la vie t’épargne les angoisses et les douleurs du « monde de ceux qui souffrent ». Le monde de ceux qui ont des responsabilités et qui assument des choix au quotidien qui tiraillent leur conscience… L’insomnie est devenue l’échelle snob de la maturité. Moins tu dors, plus tu as de raisons de te plaindre et d’être plaint en retour. J’emmerde ce snobisme moderne et pourtant, d’avance, je sais qu’il est inutile de faire l’éloge du sommeil. Officiellement, tout le monde s’accorde à dire que « bien dormir, c’est important ». Cependant, pour beaucoup de personnes dans le monde, le sommeil n’est pas symbole de fainéantise, bien au contraire. C’est le Graal d’une journée bien remplie, de problèmes surmontés et d’un repos mérité. Pour constater cela, il suffit de quitter les pays riches.
Dans beaucoup de pays sous-développés ou en voie de développement, on vit encore au rythme du soleil. Cette source de lumière naturelle compense l’absence d’électricité ou permet de l’économiser. Ajoutez quelques animaux de basse-cour et la journée commence avant même que l’aube ne s’annonce. Pour beaucoup, il s’agira d’en profiter. La température est fraîche et la lumière est douce. Dans les zones rurales du Cambodge comme du Sénégal, l’essentiel de la production est accomplie avant midi. On sème et on récolte tant que le soleil le permet. Puis arrive le zénith et une chape de plomb s’abat sur le pays. La température peut monter jusqu’à 40° ou 50°. Dans ces circonstances, le soleil tue, aveugle, assèche. Chaque action, chaque mouvement est payé cher. L’eau est une ressource qu’on ne peut gaspiller en transpirant davantage. Si vous vous demandez d’où vient le jeu « 1,2,3 Soleil », observez les rues d’un pays tropical sous 55°c. Personne ne bouge. À l’ombre d’un muret, d’un arbre ou d’un camion, le temps se fige. Hommes, femmes et enfants. Chèvres, poules et chiens errants. Le monde attend. Dans ce contexte, on comprend mieux pourquoi, dans nombre de ces pays, la sieste est inévitable. Non parce qu’ils sont fainéants ou qu’ils se font chier, mais parce qu’elle permet d’économiser ses ressources. Cette activité millénaire est donc devenue une réelle démonstration d’ingéniosité pour qui souhaite la pratiquer dans n’importe quelles circonstances.
Suspendue ou en équilibre Roulé en boule le reste du temps, le morceau de tissu trouve toujours un moyen de se déployer, entre des chariots de bois, des arbres fatigués ou des grillages déformés… Sur les marchés d’Asie du Sud-Est, les Khmers sont des professionnels du hamac. Certains disparaissent sous leurs étals, nouant leurs draps tressés entre les pieds des tables. D’autres se suspendent entre des planches de bois ramassées sur la route. Barreaux de fenêtres, tôle de chantier, branches de palmier… Si l’ombre le permet, un Cambodgien trouvera toujours un moyen de tendre son hamac.
Pour les moins chanceux, il reste des solutions plus originales. Entre ceux qui dorment en équilibre sur leurs mobylettes (le dos sur le siège et les pieds sur le guidon) ou sur les grandes tables de cuisine (entre carcasses de poulet et épluchures d’oignons), vous ne priverez pas un khmer levé à l’aube de sa pause méritée.
Assumée et intégrée En Afrique, la sieste est intégrée à la journée. C’est une pause, certes, mais qui n’empêche pas de travailler ! Sur les marchés couverts, les marchands pioncent le nez dans les sacs de café, sur les piles de tissus ou entre les visières de vache. Cependant, ne pensez pas que c’est un frein à la vente. Dormant d’un œil, le commerçant s’éveillera au moindre bruissement de billets, à la moindre occasion de négocier. Je soupçonne même les plus entraînés de conclure des ventes sans vraiment s’éveiller.
L’attente, c’est la sieste. Et dans les grandes villes d’Afrique, on attend beaucoup. Le livreur doit attendre le cousin de la femme du fils du gardien car c’est lui qui a le seul jeu de clés ? Pas de problème. Une vidéo grésillant sur le téléphone en guise de berceuse et le sommeil reprend ses droits. Dans les camions, sur les sacs de riz ou à cheval sur les montagnes de charbon, vous n’empêcherez pas un africain levé à l’aube de rentabiliser ces pauses improvisées.
Bref… Toute personne ayant connu des phases d’insomnie sait que le meilleur remède naturel reste l’exercice. La fatigue physique reprend toujours ses droits. On comprend mieux pourquoi la sieste est aussi présente chez les travailleurs qui se lèvent à l’aube et qui s’échinent sous un soleil de plomb. Quand finalement la nuit tombe, c’est un soulagement. C’est l’heure du repos (ou de la fête). Pas question d’insomnie ici. Pour ceux qui n’ont presque rien, le manque d’argent, d’eau ou de nourriture est une préoccupation diurne, qui vient avec le jour. La nuit, le repos nous épargne davantage de souffrance. Tout du moins, jusqu’au lendemain.
Le soir de notre arrivée, la seule instruction de notre propriétaire a été : « Méfiez-vous de tout, surtout des Sénégalais. ».
Cette retraitée, elle-même sénégalaise, a vécu dix ans en France avant de rentrer vivre ici, à Dakar, avec son mari (Monsieur le Colonel). Mère de trois enfants et force de la nature, quand elle nous dit de nous méfier de ses compatriotes, nous lui faisons confiance. C’est pourquoi, malgré l’éclairage vacillant du petit escalier, nous ne quittons pas des yeux les trois sénégalais imposants qui déchargent notre commande. Trois chaises, une petite table basse et une gazinière, le tout acheté dans les magasins éphémères qui bordent les routes. En silence, les pièces sont montées dans notre petit appartement. Tout rentre, même la gazinière de seconde main. En l’observant je me dit qu’on a fait une bonne affaire. Manon, ma compagne, est plus pragmatique et observe qu’on n’a pas de bonbonne de gaz. Impossible de vérifier si le plus gros de notre investissement fonctionne ou si on s’est fait avoir. « Méfiez-vous de tout », me rappelle une voix forte. Alors que je ronchonne, le déchargement prend fin et le jeune homme qui vient de livrer sollicite un pourboire. Je lui demande aussitôt où on peut acheter une bonbonne de gaz. « Quelle quantité ? 6 ou 9 litres ? ». Je n’en ai aucune idée. Il me dit « 6 litres c’est bien. Facile à recharger. ». Je lui fait signe que ça me va. « C’est 13 000 Francs. ». Calcul rapide. On rajoute la moitié et on enlève le millier. 20 euros. Comme j’ai aucune idée du prix d’une bonbonne de gaz, je répond, par principe : « Trop cher ! 10 000 francs. ». Il hausse les épaules. « Tu me donne l’argent et je vais chercher pour toi. ». Mais il ne se doute pas que je suis finement avisé. Je sais bien que si je lui donne l’argent, il va partir avec et je ne le reverrais jamais. Je lui fait signe que non : « Je te paye après. ». Mais il n’a pas de quoi me les avancer. Le déchargement est fini et ses deux amis remontent dans la camionnette. Avec un grand sourire, il me dit « Tu vient. Tu achètes et je te ramène. ». Pourquoi pas. Manon me dit de garder mon téléphone à portée de main. Le livreur souffle « Prend veste ». Mais il fait 20°c et je crève de chaud. Au lieu de cela, je prends 20 000 francs (la petite monnaie est presque impossible à trouver ici) et je monte à l’avant de la camionnette. Dans un grognement fatiguée, elle démarre et s’éloigne dans la nuit. Je sais qu’il y a un dépôt de gaz à quelques minutes à peine… Mais je remarque aussitôt qu’on ne prend pas la bonne route.
Il est vrai que la vieille camionnette n’a qu’un phare, mais c’est déjà un de plus que bon nombre de voitures qui circulent ici. La nuit tombe et je vérifie que j’ai mon téléphone dans la poche. Je suis a l’avant de la banquette, collé à notre livreur. A notre gauche, le conducteur plisse les yeux pour voir la route. Le troisième déménageur est surement derrière nous, assis à la place de nos meubles. La camionnette conteste chaque rapport de vitesse, souffre à chaque accélération. Le vent se rafraîchit et je ne reconnaît toujours pas le chemin. Même de nuit, le paysage semble identique dans tout le pays. Une route de goudron partiellement ensablée. Des palissades de tôle et des planches de bois clouées. Puis, entre les habitations et la route, vous trouverez un peu de tout. Les motos qui roulent transportent des familles entières, les autres, abandonnées, nourrissent les poules avec la mousse des sièges éventrées et les chèvres avec le pneu des roues. Les enfants ont les bras remplis de plastique mais les poches et le ventre vide. Les emballages vides ne sont pas très nutritifs… Je suis étonné de voir qu’il y a des gens, beaucoup de gens. Peut importe l’endroit, l’heure et le temps, les rues sont bondées. Les silhouettes marchent, courent, se faufilent ou attendent. Et enfin, la poussière. Entre nous, entre eux, entre tout ce qui existe. Elle se soulève et danse à la lumière des éclairages et des phares. Des nuages de fumée qui recouvrent le monde, irritent les yeux et assèchent la gorge. Cependant, malgré toute cette agitation, malgré la poussière et la nuit, la camionnette fonce. Et l’air frais me fait regretter de ne pas avoir pris de veste.
L’intérieur d’une camionnette Sénégalaise
« Ramener la coupe à la maison ! Allez, allez, allez ! ». Je sursaute en entendant la sonnerie grésiller alors que le livreur sort son téléphone. Il répond mais le vacarme est déjà assourdissant. La compétition est lancée entre le moteur de la camionnette et le livreur pour avoir le dessus le temps d’une conversation. Il parle Wolof, la langue parlée par 94 % de la population sénégalaise. J’ai cru, naïvement, que le Sénégal était francophone avant d’y vivre. Mais, même si le français est bien la langue officielle, celle d’usage est bien différente. Tout le monde parle wolof. Et quand le livreur raccroche et apostrophe le conducteur, c’est d’autant plus vrai. Tout le monde parle wolof, sauf moi. Le conducteur râle et une voix s’élève derrière moi. Le troisième livreur est bien là, même si je ne le vois pas. Une discussion animée s’engage et le conducteur change brutalement de direction. Il s’engage dans une ruelle. Ici, on mesure le taux de fréquentation d’une route à son ensablement. Celle là est manifestement du type « peu fréquentée ». Il discutent encore et je ne comprend rien. Je commence à m’enfoncer dans mon siège et réalise petit à petit que je suis monté, de mon plein grès, dans une vieille camionnette avec trois inconnus. Il aura fallu 30 ans pour que je désobéisse à la règle la plus importante de mon enfance. Je ne sais pas où on est, ni où on va. J’ai de l’argent, je suis blanc et, plus j’y pense, plus mon visage devient devient de plus en plus blanc.
Alors que la camionnette enragée double une charrette, j’ai ce vieux réflexe que je pensais avoir éradiqué après mon diplôme de fin d’études – j’envisage le pire. Je me dit que, au pire, ils s’arrêtent dans une ruelle sombre, me détroussent et m’abandonnent. Ils voleraient mes vêtements ? Bon, au pire, je me retrouve nu et seul dans les quartiers pauvres de Dakar. Je pourrais toujours appeler à l’aide. Mon téléphone. C’est ce qu’il faudrait que j’arrive à sauver. Ils ne savent peut-être pas que j’en ai un sur moi. Je baisse les yeux sur mon short qui tremble sous les secousses du moteur. Ma cuisse est collée à celle du livreur. A la lueur d’un éclairage de magasin, je vois que ses jambes sont musclées comme celles d’un athlète et sa peau sombre semble sans défaut. A côté, mes jambes blanches comme l’aspirine et parsemées de petits poids rouges et noirs font pâles figures. Nos bassins de touchent. Mon téléphone est collé contre l’amorce de ses fesses. Impossible de l’attraper sans être démasqué. Je relève la tête. Tant pis pour le téléphone. Alors que je me demande à quand remonte la dernière sauvegarde de mes photos, le sien se remet à sonner. L’hymne de la victoire de la France à la coupe du monde de 2018 me donne un vague espoir. Une fois qu’il a raccroché je lui demande si il aime le foot. Il me répond, avec son plus grand sourire : « Oui, PSG ! C’est mon équipe ! ». Je n’y connaît rien en foot mais j’acquiesce avec un sourire pincé. Peut-être qu’il me laissera mes habits si on se découvre une passion commune. Il me raconte avec quelle fierté un joueur sénégalais à rejoint le banc du PSG aux dernière sélections. « C’est le plus fort ! Bientôt, il va marquer des buts pour la France, comme Mbappé ! ». Je le félicite avec l’énergie d’un homme qui n’arrive pas à se souvenir de la date du dernier backup de son iPhone. 2016 ? 2017 ? J’aurais dût souscrire aux options automatiques. « T’es d’où toi ? » me demande-t-il. Je répond: « De France. ». Il éclate de rire. Je suis con. Il sais bien que je suis français, il veux savoir d’où en France. Je veux répondre mais j’hésite. Je suis Bordelais, le plus grand port négrier du XVIIIe siècle. Je déglutis. J’ai de la famille nantaise mais c’est pas mieux. « Paris », je répond par dépit. Le jeune sénégalais s’ouvre alors comme une fleur : « Paris ? PSG ! Yéppa ! On est de la même famille alors ! ».
Je pense que nous roulons depuis 30 minutes. A vrai dire, je n’en ai aucune idée parce que je ne veux pas sortir mon téléphone. Nous alternons entre petites ruelles désertes et artères fréquentées. Régulièrement, la camionnette fait la course contre des bus qui font déjà la course contre eux-même. Les carrosseries se frôlent, les rétroviseurs se touchent, les piétons se cognent, mais la course perpétuelle continue. Je demande pour la troisième fois au livreur si on est bientôt arrivé. Comme souvent, la réponse est simple : « Bientôt Inch’Allah ». Si Dieu le veux. Comprenez : si le Dieu des embouteillages, celui des accidents de la route et celui des moteurs de vieilles camionnette le veulent. En revanche, je ne sais toujours pas où on va. Je me demande pourquoi ils m’emmènent aussi loin si c’est pour me détrousser. Je préférerais avoir le moins de route à faire si je dois rentrer nu et à pieds, mais je n’ose pas être exigeant. Alors je prend mon mal en patience. Finalement, nous sortons de la ville pour arriver dans la périphérie de Dakar. J’aperçois le nom du quartier, indiqué au dessus des noms de rue : Liberté 5. Je souligne l’ironie alors que nous n’avançons plus que par à-coups. Ici, les routes sont plus larges mais toujours aussi peuplées. A chaque embouteillage, des dizaines de marchands itinérants proposent leurs marchandises aux automobilistes. Vous trouverez tout : tondeuses à barbe, CDs et DVDs, chargeurs universels, serviettes hygiéniques, ventilateurs, tapis de prière et animaux de la basse cour. Alors que j’évalue le prix d’une cage à poussins (15 000 francs, c’est cher ? Les poussins sont inclus ?), la camionnette redémarre et nous éloigne encore un peu plus de la civilisation. Je quitte Liberté quand le livreur me lance : « On arrive ! ». La camionnette pénètre dans une immense cité HLM. Le genre de barres d’immeubles que l’on n’oserait plus construire en France. Aux rez-de-chaussée, des boutiques éclairent la nuit. Quincaillerie, épicerie, robes de mariage… Tout est ouvert. C’est là que la camionnette s’arrête. Alors que je suis résigné à abandonner mes vêtements et ma fierté, tout le monde descend et je me retrouve face à une montagne de bonbonnes de gaz, posées à même le trottoir. Un dépôt de gaz. La camionnette grogne et s’en va. Le livreur me fait signe d’avancer avant de s’en aller à son tour, le sourire aux lèvres. Je me retrouve seul et c’est à ce moment qu’émerge un géant à la peau sombre comme l’ébène. Je me serre la main et me demande : « Alors, 6 ou 9 litres ? ».
« Peut-importe » n’est pas une réponse acceptable. Je lui demande le prix et tente de négocier. Il accepte de me vendre une 9 litres pour le prix d’une 6 litres. Je lui donne l’argent. Il me rend la monnaie avec le sourire, puis saisit une bonbonne de 9 litres et traverse la rue. Il va la remplir à la station service. Alors que j’attend le retour du géant, une mobylette s’arrête à quelques centimètres de moi. Je reconnais le sourire du livreur. Il me fait signe de monter derrière lui. Alors que j’essaie de comprendre à quel endroit le livreur veux que je m’installe (parce que, à première vue, là, vraiment, je ne vois pas), le géant refait surface. Il me plante la bonbonne de 9 litres dans les bras. Le livreur me dit : « 9 litres, lourd. 6 litres, plus facile à transporter. ». Puis il colle son bassin contre le guidon de son petit scooter. Il me fait de la place. Je passe une jambe et fait mine de m’asseoir à califourchon pour lui montrer que « non, à deux, on ne passe pas ». Mais il me fait signe de tenir la bonbonne serrée contre ma poitrine et, avant que je ne puisse protester, démarre sa mobylette.
Le chemin retour est surréaliste. En équilibre sur son scooter recouvert de scotch et de fils dénudés, je prie pour ne pas finir écrasé entre tout ce que nous doublons. On frôle les voitures de tellement près que je sens la chaleur des pneus et des moteurs contre mes jambes nues. En même temps, je tiens 9 litres à bout de bras en maudissant mon choix de ne pas en avoir prit six. Mais rien en semble pouvoir ralentir le livreur, qui fonce a travers la nuit et la poussière. Sans casque, les yeux plissés pour ne pas être aveuglé par les volutes de sable qui se soulèvent à chaque virage, il file. Pendant de longues minutes, j’aurais préféré être détroussé et nu que coincé entre dix litres de gaz hautement explosif à attendre l’étincelle. Mais l’étincelle tarde a arriver et la route est bien plus rapide en deux roues qu’en camionnette. A peine le temps de souffler, nous sommes revenus à l’appartement. Le livreur attrape la bonbonne grippe jusqu’à la cuisine pour finir l’installation. Je fait un arrêt dans la salle de bain pour me rincer le visage. L’eau qui s’écoule entre mes mains est grise de poussière. Je relève la tête et pousse un éternuement. Depuis la cuisine, le livreur s’exclame : « Tu aurais du prendre une veste ! ».
En janvier 2017, plus de 280 000 touristes ont franchi l’enceinte des temples d’Angkor. Un chiffre en constante progression, dans ce pays qui tente une difficile ascension vers l’autosuffisance depuis les années 80.
Pour cela, nombreux sont les khmers qui tentent de bénéficier, directement ou indirectement, de l’affluence touristique. En effet, sarouels aux motifs éléphant et noix de coco fraîches sont à négocier aux abords de chaque grand axe de circulation. Ensuite, viennent les tuk-tuks assoupis, les échoppes en bois, puis, au-delà, la forêt dense et sauvage. La visite s’arrête là. Pourtant, à l’ombre de ces arbres immenses, 112 villages, forts de 100 000 habitants, occupent encore les abords des immenses temples en ruine. A l’abri des touristes et de leurs smartphones, ils préservent involontairement les vestiges d’un mode de vie d’antan, dans une précarité extrême.
L’école du Bayon, qui a posé ses bancs et ses tableaux blancs au sein même du site d’Angkor, entretient une relation privilégiée avec ces familles. Parce que l’école du Bayon est gratuite et couvre l’ensemble des frais de scolarité de chacun de ses élèves (contrairement à l’école publique où la cantine, les manuels, les uniformes et tant d’autres choses y sont payantes), l’association est connue de ces familles, qui y voient un espoir pour leur jeunesse. Le travail d’accompagnement social est l’une des nombreuses priorités de l’association. Parce que l’éducation et la santé des enfants ne s’arrête pas aux portes de l’école, un bilan est régulièrement dressé sur l’état des familles et sur l’environnement des élèves.
Situation professionnelle et familiale, salaires, santé… Les critères d’observation sont précis, et vont souvent jusque dans l’intimité des familles. Ces évaluations permettrons ensuite de proposer des emplois aux mères célibataires, des aides aux parents en situation de handicap ou encore la protection des familles orphelines… Soki, l’assistante sociale de l’école, œuvre chaque jour dans les villages pour suivre et accompagner chacune de ces familles. Un travail qui met à rude épreuve nos sensibilités modernes. Ici, un grand frère est parti tenter sa chance en ville. A côté, une grande sœur en revient. On parle de naissance. On parle de mariage. On parle de divorces. On parle de décès. Ici comme ailleurs, on parle de vie, d’amour, de mort et d’argent. Autour de la jeune assistante sociale, les maisons sont faites de bois taillé dans les forêts alentours. Accueillie en amie, Soki va de cabanes en cabanes, jusqu’à sa dernière halte chez la famille la plus éloignée du village. Une bouffée d’air frais et un regard dirigé vers le ciel avant cette dernière visite, que Soki sais difficile.
Sokreï et Bissec ont 65 et 67 ans. Après avoir perdu leur fils unique, ces grands-parents ont vu la mère de leurs petits-enfants quitter le domicile pour tenter un nouveau mariage et une nouvelle vie. Le couple fatigué doit à présent nourrir 5 enfants, âgés de 8 à 14 ans. Pour cela, ils partent à tour de rôle à l’aube couper un peu de bois et tenter de le vendre aux alentours. Quelques riels par ci, un dollars par là… Et la vie des enfants suit son cours avec les moyens du bord. Les deux plus jeunes sont élèves en grade 2 et 3. Les plus grands n’ont pas eu la chance de pouvoir aller à l’école, ils espèrent donc pouvoir bénéficier d’une formation professionnelle. Les plus chanceux seront guides ou chauffeurs et le reste travaillera sur les chantiers ou dans les champs.
Heureusement, la maison en toit de paille, seul legs du père des enfants, est grande et confortable. Des pilotis en bois sec entourent le rez-de-chaussée de terre battue. Pas de murs ni d’intimité sur ce premier niveau, mais de l’ombre et quelques courants d’airs : c’est le refuge des chiens, des enfants et des poules. Une courte échelle permet de monter à l’étage, mais, en pleine journée, la température y est suffocante. L’étage sera complet à la tombée de la nuit, quand serpents, blattes et rats envahirons la poussière. En attendant, on vit dehors, sous le soleil ou sous les arbres.
Quand Soki arrive pourtant ce matin-là, alors que la saison des pluies est aux portes du Cambodge, on l’invite à monter aussitôt. Les grands-parents sont fiers de montrer le nouveau lit des enfants : un matelas posé a même le sol en bois pour les 3 plus grands. Les deux plus jeunes partagent le vieux matelas usé, à quelques mètres de là, avec les deux adultes. C’est également l’occasion de saluer le fils défunt, dont la photo mortuaire repose sur une planche vermoulue recouverte de poussière d’encens. On s’installe malgré la chaleur et on prend des nouvelles des enfants. Quelques mots échangés entre deux sourires édentés, quand soudain un bruit lointain résonne. Le tambourinement de la pluie contre le métal. Les maisons des moins à plaindre, dont le toit est fait de tôle, servent d’alerte au reste du village.
D’un mot autoritaire de la grand-mère, tous les enfants se jettent dehors. On court ramasser les bouts de tissus étendus sur les fils tirés entre les arbres et on abrite les affaires éparpillées dans la poussière. Alertés par les rires des enfants, pour qui tout est jeu, les chiens et les poules courent s’abriter à leurs tours. En quelques secondes, des trombes d’eau se mettent alors à tomber et balayent tout ce qui a été oublié. Une petite chaussette échappée, quelques tongs oubliées et une plante renversée. La pluie se déchaîne en un claquement de doigts sans étonner personne. La discussion reprend là où elle en était restée. Les flaques de boue se forment quand on parle d’argent. Les sillons d’eau se creusent quand on parle des enfants. La chaussette oubliée flotte jusqu’à un pneu usé, parterre de fleurs improvisé. L’eau s’infiltre à travers le toit en paille, surprenant les geckos assoupis. Les enfants jouent avec les clés de l’assistante sociale alors que celle-ci finit de noter ses observations dans son petit carnet gris. De longues minutes passent et la pluie disparaît alors comme elle est venue.
On se sépare alors que les enfants étendent à nouveau le linge. On ramasse les tongs, la chaussette boueuse et quelques poussins noyés. Le soleil séchera la terre avant que Soki ne soit rentrée aux bureaux de l’École. Demain matin, le plus jeune des enfants arrivera en classe avec une seule chaussette propre, mais le sourire aux lèvres.
Article écrit pour l’association franco-cambodgienne l’École du Bayon, paru sur le site ecoledubayon.org
L’aube elle-même est encore endormie. Dans une petite cabane en bois s’élèvent des bruits de tissus et de chiffons. Dehors, des braises fatiguées ont veillé toute la nuit. Une silhouette émerge des ombres. Il est 4h30 du matin au cœur de la forêt d’Angkor et il enfile son masque. Batman a 2 ans et demi.
Aujourd’hui, il part veiller sur le « monde des grands », celui de son frère. Il enfile sa cape, ajuste son masque et grimpe dans le tuktuk de Papa. En route vers la ville.
Pour Batman, la « ville », c’est la pagode. Un temple bouddhiste situé à quelques minutes de là, où les maisons sont faites de briques. Depuis quelques années, son frère s’y rend tous les matins bien qu’il ne soit pas moine. S’il va là-bas, c’est pour prendre des cours dans les petites maisons à côté de la pagode – celles qui sont rouges. C’est l’école. Notre école. Celle qui est à côté du temple du Bayon. Ah ! Au fait, ce matin, c’est la rentrée.
Il est 6h45 et l’école est déjà bien remplie. Parents, enfants, bébés, adolescents. On parle, on rit, on s’agite. Même les chiens, résidents à l’année, sont venus observer la cérémonie. Seuls les singes dorment encore. Pour Batman, ça fait beaucoup d’inconnus à surveiller. Heureusement, depuis le mirador des bras de sa mère, la vue est plus dégagée. Au loin, il aperçoit Superman. Il le connait : en vrai, Superman ne vient pas d’une autre planète. Il vient de chez sa grand-mère, qui habite dans la forêt et qui s’occupe de lui depuis que ses parents sont partis.
Pendant que les grands sont réunis sous le préau de la nouvelle cuisine pour écouter le discours des directeurs, Batman n’a pas perdu de temps. Il a ôté son masque pour montrer à Superman et Spiderman – qui est en fait une fille – qui est le plus fort au « lancer de tongs ».
La bataille de micros et d’ampli fait rage entre l’école et la pagode lorsque le ciel s’assombrit. On sonne la retraite, la saison des pluies n’est toujours pas finie. A l’abri, les enfants sont sages et découvrent le visage de leurs nouveaux enseignants. Derrière eux, les mamans papotent et donnent le sein. L’universelle « rangée de papas au fond de la pièce » attend patiemment. Les plus grands sont finalement dirigés vers leurs nouvelles classes pendant que les petits héros s’émerveillent devant des robinets chromés qui distribuent de l’eau à volonté.
Superman et Spiderman ne s’éloignent pas des bras de leurs mamans. Pour Batman en revanche, le moment du départ tarde. La rentrée, c’est l’occasion pour les petits, mais aussi pour les grands, de se retrouver. On croise des voisins des villages alentours, on prend des nouvelles de la famille éloignée, présente les nouveau-nés… Tout le monde se connaît, sans avoir l’occasion de se fréquenter à l’année. Le moment idéal pour faire le plein de commérages jusqu’à la fin de l’année. Malheureusement pour Batman, ni criminels à arrêter, ni princesse à sauver dans les environs. Pour patienter, il part ramasser les champignons qui poussent en lisière d’école.
Le soleil est haut dans le ciel quand le glas sonne. Batman, les poches pleines de champignons, observe une dernière fois son grand frère. Il a reçu un petit-déjeuner, un bel uniforme, de nouveaux cahiers et même un vélo ! Si c’est ça l’école, il comprend mieux pourquoi son frère y retourne tous les jours. A contrecœur, l’enfant quitte la cour de récréation pour affronter le monde extérieur, il remet son masque. Dehors, le monde a perdu son innocence, même pour un enfant de 2 ans et demi. Bien qu’il soit encore trop jeune pour s’y inscrire, il voit bien qu’à l’école, « c’est pas pareil ». L’établissement semble protéger des problèmes : pas de dettes à rembourser, pas de sécheresse à supporter, pas d’argent à mendier. Les enfants ont même le droit de s’exprimer.
Au fond de son cœur, il se dit que ce serait chouette de pouvoir porter le même uniforme que son aîné l’année prochaine : le super-costume de l’enfance retrouvée.
Article écrit pour l’association franco-cambodgienne l’École du Bayon, paru sur le site ecoledubayon.org
Les geckos, ces petits lézards qui pullulent d’Afrique en Asie, sont des bestioles adorables. Tous les soirs, une fois le soleil disparu, ils observent les marcheurs nocturnes et papotent en bandes organisées sous chaque source de lumière. Discrets, polis et timides, ce sont les voisins idéals : ils bouffent même toutes ces saloperies de moustiques et de papillons de nuit. Une aubaine, donc, pour peu qu’ils restent à l’extérieur de la maison…
Je vous pose le contexte. Petite maison au bord d’un cours d’eau tranquille, dans un pays tropical où 40°C est une norme. La nuit est tombée tôt, en fin de journée, et les rues se font de plus en plus silencieuses. La poussière retombe, l’air redevient respirable. Petit à petit, l’agitation change de monde, passe de l’échelle humaine à celle des insectes. Les premiers sortis, bien sûr, sont les moustiques. Escadrons entraînés aux pailles affutées, ils chassent les retardataires, les fêtards et autres fenêtres ouvertes. Au même moment, les silencieuses à huit pattes tissent leurs premiers dessins de soie et les épais papillons poilus vrombissent dans une course maladroite vers la moindre source de lumière. Tout est réuni pour que les premiers geckos se régalent.
Chassant directement à la source, ils s’installent tranquillement sous les lampadaires, les éclairages automatiques, les veilleuses de jardin… Toute source de lumière est squattée par des dizaines de lézards, tapis en embuscade. Et puis, comme d’hab, il y a ceux qui restent dans leurs zones de confort, et ceux qui tentent d’innover. Et c’est justement ceux là que tu retrouves, en allant pisser à 2h du mat’, en train de se taper un gueuleton dans ton salon.
Sur le coup, tu t’en fous. Un petit geste de la main pour le faire déguerpir, un pipi et retour au lit. Mais ce que tu ne savais pas et que tu découvres une demi-heure plus tard, c’est qu’un gecko, c’est très bavard : – Y’a quelqu’un ? crie le gecko. Toi, t’ouvres un œil, en te demandant ce qui vient de te réveiller. – Vous êtes là les potes ? reprend le lézard. Là tu te lèves, embrumé, en te demandant qui s’amuse à faire grincer une porte à 3h du mat. – Vas-y vous êtes où ? continue la bestiole. Merde, y’a une chèvre dans le salon ou quoi ? – Y’a des femelles dans le coin ? continue de gueuler l’invertébré. C’est alors que tu vois la bestiole, immobile sur le mur que t’as repeins en arrivant.
Ce qu’il faut savoir, c’est que c’est pas très beau, un gecko. Le côté « petit lézard » n’est pas désagréable, mais ses deux gros yeux, bon sang, ça fout les boules. Ils sont disproportionnés et visqueux, au point de se demander si ils ne risquent pas de tomber au premier éternuement. C’est peut-être pour ça que les geckos n’éternuent pas. Bref. A ce moment là, avec ses deux globules dégueulasses, il t’a vu. De ton côté, malgré la peau de couilles qui entoure les tiens, tu l’as vu aussi. Et vous vous demandez tous les deux comment faire sortir l’autre de ce charmant salon.
Toi, t’as tes bons réflexes de chasseur d’araignées. Tu t’armes – un balais, un journal roulé, une sandale usée… peut-importe. Lui, il n’est pas dupe non plus : il repère les lieux et se dessine un plan d’évasion. Comme s’il était aussi con que toi, tu tentes de l’amadouer en lui murmurant : « Petit peeettiiit… Viens voir… » et t’approches doucement, confiant, déjà en train de te demander si le jus de lézards s’essuie facilement avec du sopalin. Lui, il te voit arriver avec des gros doigts d’humain pas réveillé. Il attend le bon moment, et te gueule une dernière fois dessus avant de courir à toute vitesse se planquer dans le pire endroit du monde : la clim du salon, en panne depuis 3 semaines.
Putain, il est rapide le con. T’as même pas eu le temps de faire un pas qu’il a déjà traversé le plafond. Évidemment, il est parti dans la clim en rade, dont tu repoussais la réparation depuis ton arrivée. La société d’entretien t’as fait un devis à 300 balles, et le proprio s’en bat l’œil. T’en avais donc fait une affaire personnelle. Voilà le moment de régler deux problèmes d’un coup. Te voilà donc comme un con, à chercher un tournevis pour démonter le maquis du reptile. Ça doit pas être bien compliqué.
4h30. Tu retournes te coucher. À part niquer les pas de vis, t’as pas fait grand chose. Cette traîtresse de clim reste close et, pire, la bestiole a recommencé à chanter à l’intérieur. Tu t’écroules à l’horizontale, atteins dans ta virilité et dans ta fierté. Le pire, c’est que t’as sué de tout ton être et que le soleil a commencé à chauffer la chambre. D’un geste d’imploration, t’attrapes la télécommande de la clim de la chambre et tu appuies sur le bouton en forme de glaçon.
COUIC ! Oups. T’avais jamais remarqué qu’il y avait deux télécommandes. En fait, la clim du salon marche très bien… en témoigne le jus de gecko qui s’en écoule lentement.