YES WEEKEND !

Article commandé par la Ligue de Théâtre d’Improvisation Réunionnaise.

Au Village vacances « Corail » de Saint Paul, les habitués viennent se reposer dans un havre de paix et de tranquillité tout au long de l’année. Cependant, une fois par an, un phénomène étrange s’y produit. Une, ou plutôt « des », métamorphoses s’y opèrent sous les yeux des vacanciers curieux et des passants étonnés. Si vous entendez des cris, des rires, des chants et des claps.. c’est que vous êtes arrivés.


Quand on fait de l’impro depuis peu, on connaît surtout son équipe, celle avec laquelle on s’entraîne toutes les semaines. Au mieux, on visualise quelques coachs et une partie du staff… On a l’impression d’appartenir à une famille peu nombreuse, entière et sincère. Une famille ? C’est évident. Entière et sincère ? A n’en pas douter.. mais « peu nombreuse » ?

En ce samedi matin, et au fur et à mesure qu’arrivent les flots d’improvisateurs au Village, on prend conscience du succès fulgurant de notre discipline, pourtant peu médiatisée. Des vagues de voitures arrivent de partout, remplies d’inconnus devenus amis, de connaissances devenues intimes, de diversités devenues unité.


Les débutants s’étonnent d’une telle organisation. Plus d’une centaine de personnes vont, sans préparation ni concertation, se mettre en mouvement et s’organiser. L’impro est un mélange de discipline et de lâcher prise. Pas étonnant donc que l’ambiance soit aussi douce et bon enfant. Cependant, ne vous étonnez pas si cet immense groupe d’inconnus est capable, en un clappement de mains, de se figer, immobile, à la même seconde. Deux clappements et, en chœur, l’agitation reprend. Quelle étrange sensation d’avoir les mêmes codes, les mêmes habitudes, les mêmes réflexes que de parfaits inconnus. Un langage commun qui permet à tout improvisateur, venu des quatre coins de l’île, de se connaître et de se reconnaître. Un langage universel dont l’échange est l’alphabet et la grammaire l’écoute.

Le week-end LIR, ce sont des ateliers organisés pour nous désorganiser. Les équipes officielles, habituées à s’entraîner ensemble toute l’année, sont éclatées, mélangées, mixées. C’est ce mélange qui rend l’expérience unique. 1 thème par coach, 1 coach par atelier, 1 atelier par demi-journée. Deux jours de plongée dans un monde sans limites à explorer.

Les petits groupes d’improvisateurs, éparpillés dans de petits coins ombragés, font rire les cocotiers, pleurer les palmiers et danser les peupliers. Par ici on travaille l’écoute, par là-bas les émotions. Certains appellent le mouvement dans l’immobilité, d’autres construisent des récits dans le silence. Les plaisanciers circulent à côté des acteurs, intrigués par les univers parallèles qui apparaissent et disparaissent. Les enfants regardent des astronautes décoller, pendant que les gramounes se méfient des gladiateurs armés. Tout est éphémère, mais tout est sincère. Les émotions comme les relations, les paroles comme les regards. C’est alors, et seulement alors, que le spontané peut dicter l’évidence.


Travailler l’impro, c’est tomber sous le charme de deux cafards, qui se déclarent leur flamme sur la cuvette d’un WC. C’est se tordre de rire en entendant 3 bouteilles de rhum arrangé s’engueuler pour savoir laquelle est la plus éméchée. L’impro, c’est s’étonner de la banalité, puis, la seconde d’après, prendre le merveilleux pour acquis. Le mot que vous entendrez le plus ? « Oui, et même que.. » On reçoit, on accepte et on valorise. Une philosophie de vie à part entière.

Une philosophie d’improvisation tellement acquise que même la soirée y est consacrée ! Car après les ateliers et le dîner partagé dans une grande liesse, c’est l’heure du concours de danse déguisé ! Un spectacle qui vous permettra de voir des zombies twerker, des cuisiniers valser ou des agents secret s’enlacer ! Bien-sûr, les binômes comme les musiques sont improvisés (vous vous en doutiez !). Rapidement, on troquera les projecteurs artificiels contre la lumière de la lune et la piste bétonnée contre la plage ensablée. Au petit matin, l’aube se lèvera sur des paillettes endormies, des sourires assoupis et quelques bulles de savons rêvant de rejoindre les étoiles.


Le dimanche matin, les ateliers sont plus doux. On fait de notre mieux, toujours dans l’écoute même la tête dans la choucroute. On travaille les regards et les connexions, comme si on cherchait à immortaliser tous ces beaux moments partagés. Quand on reprendra la route, en fin de journée, chacun repartira un peu plus léger qu’il n’est arrivé, repensant avec le sourire aux ateliers, aux exercices, aux impros que l’on a réussies et avec plus de plaisir encore à celles que l’on a ratées ! Chacun gardera ses images insolites : de celle d’un cosmonaute perdu entre les étoiles, à celle du monologue de la courgette oubliée, en passant par des fables réinventées et des tragédies grecques fantasmées… Avec dans le cœur l’impatience de venir l’année prochaine pour retrouver les deux cafards, vivants heureux et amoureux, sur une lunette de toilette.

Merci à toutes celles et ceux qui donnent de leur temps et de leur disponibilité pour aider, chaque année, à la mise en œuvre de cet événement si singulier.

Grain de riz, bonheur et liberté

Connaissez-vous la frustration de faire ses courses avec un caddie qui a une roue voilée ? J’essaie toujours de faire gaffe quand j’en prends un, mais récemment, il m’est arrivé un comble : un caddie parfaitement huilé qui me trahit au beau milieu du rayon Riz et Purées. En roulant sur des grains de riz échappés d’un sachet, voilà ma roue avant gauche qui se bloque. Fait ch…er ! Je me penche sous le caddie pour essayer de comprendre ce qu’il s’est passé. À côté des sacs de riz posés en vrac, je trouve le coupable : l’un des sacs de 10kg présente plusieurs trous, assez petits pour passer inaperçu mais juste assez grands pour que, régulièrement, quelques grains tombent au sol. Bon, quel est l’intérêt de cette histoire, alors ? Et bien, ce n’est pas tant la roue coincée, ni les grains de riz tombés, qui m’ont étonné. Ce qui m’a intrigué, c’est un joli caca d’oiseaux tout frais juste à côté de ses derniers.

12 au Leclerc, 9 chez Auchan, 6 à Carrefour, aucun à la BioCoop et un jeune couple chez SuperU. Que des moineaux. Ça fait 1 an que je traque, dans chaque grande surface que je traverse, ces habitants clandestins qui y vivent et y volent au rythme de nos achats. Leur présence est discrète, invisible à celles et ceux qui ne décrochent pas des rayons. Mais, quand on les cherche, les indices sont partout. Certes, il y a ces petits trous, piqués dans les sachets de riz ou de couscous, mais c’est pas tout : il y a les entailles dans les salades et les cerises éventrées. Les miettes de pain chippées et les graines de quinoa envolées. Les amandes grillées et les cacahuètes salées. Il y a des traces de pattes dans l’eau de la Poissonnerie et des traces de fientes dans la farine de la Boulangerie. Mais tout ça c’est rien, à vrai dire.. parce que quand on prend le temps de lever les yeux.. Alors, on découvre tout un monde, bâti en toute impunité.

Ils n’ont même pas besoin de se cacher. Il y a des nids douillets et des grilles aménagées, des combats de coq et des balades entre potes. L’homme, principal prédateur direct et indirect des oiseaux urbains, n’est ici pas l’ombre d’une menace. Hypnotisés par l’abondance des rayons surchargés et des promos à ne pas manquer, personne ne remarque que nous sommes tous scrupuleusement observés, continuellement épiés. Certains se posent même au-dessus des rayons et nous suivent, comme pour frimer, a l’affût du moindre sachet déchiré ou entamé. Cependant, ils ont tous la même réaction quand je m’arrête pour les regarder : « Hé, les gars, j’crois qu’y’en a un qui nous a r’marqué. »

Mais bon.. au final.. c’est des oiseaux qui vivent leur vie. Pourquoi donc est-ce que je passe autant de temps à les observer ? Simplement parce que j’essaie de savoir une chose : les oiseaux de supermarché sont-ils heureux ? Étrange question, pour une réponse impossible. Objectivement, il apparaît évident qu’il existe un bon nombre de points positifs à cette vie de supermarché :
– Nourriture variée et à volonté (Kellogg’s et fruits rouges le matin, riz basmati a midi et boulgour bio au dîner)
– Sources d’eau fraîche de qualité (en vapeur sur les salades ou en glace pillée aromatisée au maquereau frais)
– A l’abri des intempéries, du froid et des prédateurs naturels,
– Sans oublier la musique d’ambiance ininterrompue (de qualité) inclue dans le loyer
Alors, de quoi pourraient-ils se plaindre ?

Reste une chose que j’ai observé et dont nous n’avons pas parlé. Ces oiseaux, nos petits réfugiés, sont tributaires d’une chose. Un détail que je me dois de mentionner : pour traverser les portes des supermarchés, ils doivent attendre devant que quelqu’un s’approche pour y entrer. Situation fréquente a l’extérieur du bâtiment, car nombre d’entre eux se posent pour picorer les miettes laissées par les gourmands ou gober les insectes qui vont et viennent. Cependant, à l’intérieur, les accès aux portes sont bien plus risqués : vigile, plafond bas, stands, publicités… La majorité d’entre eux y sont donc enfermés. Ils vivront le reste de leur vie dans ce temple de la consommation, avant de mourir un jour, après avoir été complètement désorientés par des années d’éclairage industriel, de musique assourdissante, de nourriture inadaptée, d’odeurs synthétiques et de produits chimiques. Et leurs enfants après eux vivront la même chose, mais eux ne sauront sans doute jamais quel bruit fait le vent dans les arbres, quel parfum dégage une fleur sauvage, quel goût à la chasse d’un moustique au crépuscule ou le plaisir de voler, pendant des heures entières, sur plusieurs kilomètres..

Troquer sa liberté contre l’espoir de l’abondance et l’illusion de la sécurité. C’est un choix qui est en vogue, dans notre société. Alors oublions vite, nous tous, le souvenir d’une époque où l’on pouvait s’exprimer librement, contester en toute sécurité et décider pour notre corps et nos idées. Et en échange, profitons du bonheur de pouvoir picorer des miettes, bien au chaud comme des petits oiseaux de supermarché.

Histoire de Deuil – Ninon et le Chapeau de Mamie

Pour parler de deuil, pas de fable ni de conte cette fois. Juste une petite histoire.

Ninon et le Chapeau de Mamie

Ninon à 5 ans. Un matin, en allant à l’école, il lui arrive quelque chose d’inattendu. Alors que c’était le matin normal d’une journée normale, qui avait tout a fait normalement commencée… Ninon sent la pluie tomber. Rien d’anormal ? Et bien si ! La pluie avait décidé de ne tomber… Que sur elle ! Tout ses copains étaient au sec, au soleil.. mais elle, elle trébuche dans des flaques d’eau a chaque pas. Étrange, non ? Dans la cours de récréation, elle en parle à ses amis, qui lui disent de ne pas y faire attention. Comme ils sont au sec, eux, ils n’ont pas à s’en faire ! Mais Ninon est bien embêtée. « Tanpi ! Se dit-elle. Au moins, dans la classe, je serais à l’abri. » Et, en effet, les premières minutes sont tout à fait confortables. Au sec, à l’abri. Jusqu’à ce que la maîtresse décide d’ouvrir la fenêtre pour profiter du beau temps.

Que se passe-t-il ? Un petit nuage tout gris se glisse dans la classe, sans crier gare. Il glisse contre le plafond, traverse le tableau… Et vient s’installer juste au dessus de sa tête ! En quelques secondes à peine, le nuage se met à faire pluie-pluie sur la tête de Ninon, qui recommence à se mouiller. Décidément !

Le nuage est petit mais ses gouttes suffisent à déconcentrer la jeune fille. Une goutte vient tâcher son devoir, une autre glisse dans son dos et la fait frissonner. Mais qu’est-ce qui se passe ? Ninon appelle la maîtresse, qui lui dit de ne pas s’inquiéter. Que cela va passer… Mais pourquoi donc personne ne la prend au sérieux ??

« Le temps est long quand on est mouillé, se dit Ninon. » Mais elle essaie de se concentrer sur ses devoirs, en se disant que le petit nuage finira par se lasser. Et, en effet, plus elle travaille, plus la pluie semble s’arrêter. Et alors, enfin, c’est la récré, et le nuage a disparu ! Ninon se précipite dehors pour profiter du soleil. Et là… catastrophe ! Le petit nuage l’attendait. Dès qu’elle met un pied dehors, vlan, la voilà de nouveau trempée ! Cette fois, Ninon en a marre ! Elle court dans tous les sens pour tenter de le semer. Elle se cache dans les meilleures cachettes de l’école, persuadée de pouvoir lui échapper.. mais, manque de bol, dès qu’elle s’arrête pour profiter un peu de la paix, petit nuage réussi à la rattraper.

C’est ainsi toute la journée. Dans la classe, ses cahiers sont trempés. La cour est recouverte de flaques d’eau, et même à la cantine, il a tellement plu que Ninon a cru que son poisson pané allait pouvoir se remettre à nager ! Et tout ça, uniquement pour elle. Pas une goutte pour ses copains, pas une éclaboussure, même pour les plus vilains. C’est trop ! En rentrant à la maison, elle en parle à sa maman, qui, bien heureusement, prends l’affaire tout à fait au sérieux. Alors, pour la protéger de ce vilain nuage mal intentionné, sa maman à une idée : pourquoi ne pas s’abriter sous le grand chapeau de mamie ? Un chapeau rose et bleu, avec une grande plume sur le côté. C’était le chapeau préféré de sa mamie, avant qu’elle ne s’en aille, il y a tout juste un an aujourd’hui. Ninon grimpe le chercher dans le grenier et installe le grand chapeau sur ses petits cheveux bruns… Et ça marche ! Sous son chapeau, tranquillement installée dans son lit, Ninon retrouve un peu de tranquillité. Elle peut lire ses livres préférés, et même regarder la télé sans avoir peur de l’éclabousser. Bien-sûr, quelques gouttes passent parfois à travers le tissus usé… mais ce n’est pas grand chose comparé aux averses de la mâtinée.

Le lendemain, elle demande à sa maman si elle peut aller à l’école avec le chapeau de mamie. Sa maman s’étonne, car, dehors, il n’y a pas un nuage en vue.. mais elle accepte. « Comme tu veux » dit-elle. Ninon se rend alors compte que, non seulement le chapeau de mamie la protège dans la cour de récré.. mais même dans la classe ! Même accroché au porte manteau, il éloigne le petit nuage sombre qui continue de roder.

Demain, Ninon aura 11 ans et elle rentrera au collège. Elle a grandi et elle n’a plus peur des petits nuages de sa vie. Parfois, ils vont et viennent, ils rôdent quelques instants… Et, vous savez quoi ? Pour les éloigner, elle n’a même plus besoin du chapeau de mamie. Il lui suffit d’y penser. De penser à sa mamie et aux journées qu’elles avaient passées à se déguiser dans l’immense penderie au grenier. Alors, par une simple pensée, Ninon éloigne les nuages. Elle ne les fait pas disparaître, parce que c’est ça la vie : un grand ciel bleu et quelques nuages. C’est ainsi. Mais elle a appris à profiter du soleil et a laisser passer les jours de pluie.


Conte d’Amour – Grand Pied et le mocassin de randonnée

Je ne vous propose pas de Fable aujourd’hui, mais je vous parle d’Amour. Conte personnel et imagé, sans morale ni dessin… en toute simplicité.

Grand Pied
et le Mocassin de Randonnée

Grand Pied était né, un soir d’hiver, dans une jolie chaussure de nouveau-né – aussi douce et confortable que le landau d’un bébé. Entouré d’un Papa-Pied et d’une Maman-Pied bienveillants, il grandit dans cette innocence que seule l’enfance permet.

Sa première découverte lui vint lorsqu’il commençait à se sentir un peu a l’étroit dans la chaussure de son enfance. Grand Pied rencontra ses premières chaussettes d’amitié. Confortable et souples, elles ne le quittèrent plus.

Par la suite, Grand Pied connu de nombreuses chaussettes d’amitié : de cette qui s’usent rapidement à celles qui semblent impossible à érafler. Mais, petit à petit, une envie commençait à titiller le bout de ses orteils : qu’en était-il des chaussures ? Y en avait-il d’autres que celle de son enfance, qui commençait à être de plus en plus étroite ? Et cette Chaussure avec un grand « C », dont lui parlaient ses parents quand ils parlaient d’Amour. Existait-elle ? Celle qui était si légère qu’elle permettait de flotter sur un petit nuage. Celle qui, contrairement aux chaussettes, permettait de traverser tous les terrains de la vie, peut-importe où l’on allait. Grand Pied se demandait : « trouverais-je l’Amour ? »

Grand Pied finit par quitter la chaussure de son enfance sur un coup de tonnerre, sans autre chaussure à son pied. Il passa alors quelques temps à s’écorcher les orteils. Heureusement qu’il avançait entouré de ses chaussettes ! Il en comprit l’importance et la puissance. Il était libre, bien que sans semelle ni lacets. Alors, même si déséquilibré à chaque rocher, Grand Pied continua d’avancer… jusqu’à rencontrer Petit Pied.

Elle était douce comme un oreiller, belle comme une nuit d’été. Et, chose étonnante, elle avait une petite chaussure – rien qu’à elle. Une chaussure qu’elle s’était fabriquée elle-même, à la seule force de sa volonté. Une chaussure aussi douce et belle qu’elle et, par chance, ils pouvaient y rentrer à deux ! Heureusement que, quand on est amoureux, on ne fait qu’un (pied).

Tout était beau, du bruit de l’eau aux chants des oiseaux. Ensemble, dans cette chaussure de fortune, ils étaient heureux. Jusqu’au jour où Petit Pied parti en balade avec sa chaussure… et ne revint jamais.

Seul et sans chaussure, Grand Pied s’arrêta quelques temps de marcher. Qu’il faisait froid en hiver, qu’il faisait chaud en été. Mais ses chaussettes ne l’avaient pas quitté. Alors, il se remit, doucement, à marcher… Et, comment l’expliquer ? Grâce à son souvenir et à son chagrin… Grand Pied créa sa propre chaussure. Celle dans laquelle il pu commencer à parcourir le monde sans se faire mal aux orteils ni ses user ses chaussettes. Bien qu’étrange, sa chaussure était parfaite : c’était un mocassin de randonnée. Souple, solide et aérée, elle correspondait parfaitement au mode de vie de Grand Pied. En plus, elle tenait sans lacets – ce qui est beau quand on aime la liberté. Sous sa voûte plantait, la semelle changea plusieurs fois. Difficile de trouver l’équilibre entre finesse et solidité, pour pouvoir sentir la terre sans se blesser. Alors, quand il trouva son équilibre, ce fut sa plus grande fierté.

Grand Pied croisa beaucoup d’autres Petits Pieds. Chacun fort de sa propre paire de chaussure, fabriquée par le temps, l’amour, la peine et la maturité. Il y avait les chaussures de soirées, magnifiques mais inadaptées aux longues randonnées. Les chaussures de sport, elles, nécessitaient d’être bien trop serrées pour tenir au pied. Il y avait aussi les pantoufles : bien que confortables, elles s’abîmaient dès qu’elles sortaient de leur zone de confort feutrée. Il croisa aussi quelques savates, très aérées, mais qui fuyaient de partout à la première averse… Et enfin, le pire : les Pieds Perdus, sans chaussettes ni chaussures. Comme il était doux et bienveillant, Grand Pied tentait de les aider.. mais a chaque fois, les Pieds Perdus essayaient de s’approprier tout ce qu’il avait créé. Alors, et Grand Pied, dans tout ça ? Il restait seul, mais heureux dans son étrange mocassin de randonnée.

Puis Petit Pied réapparu. Elle n’avait pas changé d’un orteil. Quand ils se retrouvèrent, Grand Pied accepta de tout abandonner : ses chaussettes d’amitié et son mocassin de randonnée. Tout cela sans regret, en échange de pouvoir retourner vivre dans la douce chaussure de Petit Pied.

Mais bien vite Grand Pied réalisa que la chaussure de Petit Pied était très étroite, trop serrée.. et surtout : la semelle était trop dure pour sentir la terre foulée. « Je ne comprends pas, se disait Grand Pied. Avant, s’était parfait ». Mais rien n’y faisait: il était malheureux comme bouquet sans fleurs. Petit Pied culpabilisait, pensant que sa chaussure était nulle, bonne a jeter. Alors ils tentèrent de créer une nouvelle chaussure, adaptée aux besoins de chacun : un peu comme ci, un peu comme ça… Mais une chaussure n’est parfaite que pour le pied par ou pour lequel elle a été dessinée. Et l’amour entre Grand Pied et Petit Pied disparu avant qu’ils ne puissent comprendre cela.

Fort heureusement, les chaussettes d’amitié de Grand Pied n’étaient pas bien loin. Il les retrouva et, avec elles, son mocassin de randonnée et le bonheur d’avoir une vie équilibrée.

Fable de Courage – Bébé lion et la crinière magique

La série des Fables a pour but d’illustrer nos émotions auprès des enfants. Il est conseillé de leur en faire la lecture avant de leur proposer de trouver les deux morales : la « morale principale » et la « morale cachée ».

Bébé lion et la crinière magique

Bébé lion avait peur de tout. Peur des autres lions, peur des hyènes, peur des antilopes… et même peur des souris ! Sa peur l’obligeait à rester seul, car les autres lionceaux passaient leur temps à chasser des insectes – et ça aussi ça faisait peur !

Sa maman la lionne était inquiète pour lui. Voyant qu’il n’arrivait pas à braver ses inquiétudes, elle usa de son amour-de-maman pour fabriquer un objet ensorcelé. Tissé avec de la paille et quelques poils de son papa, elle tressa une crinière magique.

Et quelle magie ! Quand bébé lion installait la crinière en paille sur sa tête, il se transformait aussitôt en un lion adulte, grand, fort et puissant ! Un lion au rugissement qui pouvait faire trembler les oiseaux jusqu’à l’autre bout de la savane.

Du jour au lendemain, la vie de bébé lion changea comme par enchantement. A chaque fois qu’il voulait s’amuser à chasser, grimper dans un arbre ou sauter d’un rocher, il lui suffisait d’enfiler sa crinière magique. Et alors, rien ne pouvait lui résister. Mais c’était sans compter les hyènes affamées…

Un beau jour, alors que les mamans-lionnes étaient parties chasser, la terrible meute de hyènes attaqua le groupe de lions sans prévenir. Elles étaient féroces et sans pitié, attaquant tout ce qu’elles voyaient. Même les papas lions, qui étaient puissants et courageux, n’étaient pas assez nombreux pour toutes les repousser. Que faire ? Heureusement, bébé lion avait ce qu’il fallait…

Sans hésiter, bébé mit sa crinière magique et se transforma en lion robuste. Fort de cette ardeur, il sauta dans la bagarre. BIM BAM BOUM ! Il éloignait toutes les hyènes d’un revers de griffes. Il était si fort ! En quelques minutes, les assaillantes prirent la fuite, sans rien emporter. Victoire !

Tout le monde va bien ? Oh non, catastrophe ! En essayant d’échapper aux hyènes, un lionceau était tombé dans la rivière. A son âge, il ne savait pas nager ! Et que dire des crocodiles, qui commençaient à se rapprocher ?!

Bébé lion n’a pas hésité : il a sauté dans l’eau, nagé jusqu’au lionceau égaré, et ramené sur le bord de la rivière. Les papas lions n’en revenaient pas, tout le monde était sauvé !

Quand papa lion arriva vers bébé lion, il eu du mal à le reconnaître. Il était si grand, si courageux ! « Mon bébé, c’est bien toi ? Demanda-t-il. « Oui Papa ! Tu n’arrives pas à me reconnaître parce que je porte ma crinière magique ! » Lui répondit bébé. Le papa s’en étonna. « Quelle crinière ? »

La crinière magique ? Elle n’était plus là. Dans la bagarre, elle s’était cassée. Finalement, bébé lion avait repoussé les hyènes et nagé dans la rivière… sans sa crinière !


Proposer aux enfants de trouver la morale principale, puis la (ou les) morale(s) cachée(s).

Morale principale : La crinière magique à permis à bébé-lion d’avoir confiance en lui. Avec ou sans crinière magique, on peut surpasser la peur avec du courage et de la confiance en soi.

Morale masquée proposée par l’auteur : Parfois, un objet porte-bonheur, un vêtement ou même un doudou peuvent nous aider à trouver le courage de surmonter nos peurs. Ils peuvent nous aider à avoir confiance en nous.

Vous pensez à une autre morale cachée ? Dites-le moi en commentaire, avec le nom de l’enfant qui vous a aidé à la trouver, pour être ajouté à l’histoire !

Fable de Tristesse – Le Lézard et la Pluie

La série des Fables a pour but d’illustrer nos émotions auprès des enfants. Il est conseillé de leur en faire la lecture avant de leur proposer de trouver les deux morales : la « morale principale » et la « morale cachée ».

Le lézard et la Pluie

Petit lézard n’aimait que le soleil. En toutes circonstances, il évitait la pluie.
Un jour ensoleillé, il chasse les insectes pour en faire son buffet. Il se tient à l’affût jusqu’à voir une énorme mouche arriver. « Je vais me régaler ! »

Mais la grosse mouche est agile et rapide, qui l’eut cru ! Elle lui échappe plusieurs fois et fini par rentrer dans le tronc d’un arbre coupé. Alors qu’il la croit enfermée, manque de bol, le tronc est entièrement creusé, comme un tunnel ! Et voilà que la mouche continue de voler et que le lézard n’arrive toujours pas à la rattraper.

Au bout du tunnel, la mouche finit par trouver une petite sortie et réussit à s’échapper. « Oh non ! Mon repas ! » Mais c’est trop tard, elle est déjà loin. Voulant sortir à son tour, quelle n’est pas là surprise du lézard de constater que, en plus d’avoir le ventre vide, on dirait bien que, dehors, la pluie s’est mise à tomber ! Et le lézard déteste la pluie !

Coincé et triste, le petit prédateur attend que la pluie s’arrête. A l’extérieur, il voit celles que les gouttes ne semblent pas gêner : les grenouilles. Elles le narguent, sautent dans les flaques d’eau et nagent sans s’arrêter. « Vivement que la pluie s’arrête ! Alors c’est moi qui serait heureux et elles seront malheureuses ! »

Mais la pluie n’en finit pas de tomber. Le lézard attend que le soleil revienne, que les beaux jours arrivent… Mais la nuit tombe et la pluie continue de tomber. Les grenouilles sont heureuses et le lézard se lamente de devoir rester abrité.

Les jours défilent. Le lézard n’a pas bougé. Triste et immobile, il a fini par se transformer en une vieille branche desséchée. Comme une momie qui attend le retour du soleil pour se réveiller.

Mais ce que le lézard ne savait pas, c’est qu’il se trouvait à un endroit précis ou jamais l’eau ne s’arrêtait de tomber. Pourquoi ? Parce que ce n’était pas la pluie qui lui tombait sur le nez, mais juste les quelques gouttes d’eau d’un tuyaux d’arrosage mal fermé.


Proposer aux enfants de trouver la morale principale, puis la (ou les) morale(s) cachée(s).

Morale principale : Si tu es triste, ne reste pas immobile. Ne fait pas comme le lézard, à attendre dans un coin que les choses s’arrangent d’elles-mêmes. Si tu le peux, essaie de traverser les gouttes de pluie, ou de trouver un autre chemin qui te rendra heureux.

Morale cachée proposée par l’auteur : Quand on est triste et déçu, on pense que les problèmes sont impossibles à surmonter. Mais il suffit parfois d’essayer de les surmonter pour se rendre compte que ce n’est pas la pluie qui nous rend triste, mais juste quelques gouttes facile à traverser.

Morale cachée trouvée par la famille de @khalil : Essaye de trouver ce qui rend les grenouilles heureuses quand il pleut. Comme ça ton bonheur ne dépendra pas que du soleil !

Morale cachée trouvée par Jean-Henri : Il faut parfois se mouiller pour gagner sa place au soleil.

Vous pensez à une autre morale cachée ? Dites-le moi en commentaire, avec le nom de l’enfant qui vous a aidé à la trouver, pour être ajouté à l’histoire !

Fable de Colère – Le Serpent et le Katana

La série des Fables a pour but d’illustrer nos émotions auprès des enfants. Il est conseillé de leur en faire la lecture avant de leur proposer de trouver les deux morales : la « morale principale » et la « morale cachée ».

Le Serpent et le Katana

Dans une forêt de bambous, deux samouraïs s’affrontent. Ces puissants guerriers crient et font rugir leurs épées : les redoutables Katanas. Toute la forêt est ébranlée.

Le serpent à crête rouge, lui, n’a que faire de ces querelles d’humains. Il glisse de bambous en bambous, poussé par le vent. Mais la guerre est féroce et aveugle.

Un des katanas est frappé si fort qu’il est projeté dans les airs. Dans sa course folle, il coupe tout ce qu’il traverse… dont un petit bout de la queue du pauvre serpent !

« Une égratignure« , lui disent les bambous, mais le serpent est pris d’une rage folle. Il se rue sur l’objet de sa petite douleur.

« Je vais m’enrouler autour de son cou et le serrer, le SERRER ! Si fort qu’il va le grand-regretter ! »

Le Katana, lui, s’en est allé. Dans le tronc solide d’un bambou, il s’est planté et à trouvé la paix. Mais le serpent a vite fait de le retrouver.

Pour le faire payer, il s’enroule autour de la lame et se met à serrer. Pour la faire plier, pour la faire suffoquer. Mais le Katana est encore bien affuté…

Aveuglé, le serpent s’enroule au risque de se couper. Plus il serre, plus il souffre. Plus il souffre, plus il serre. Les bambous le supplient de s’arrêter, mais rien n’y fait.


Quand les deux samouraïs font la paix, il partent à la recherche du katana envolé. Que ne fût pas leur surprise lorsqu’il trouvèrent, au pied du bambou dans lequel le sabre était planté, le corps d’un serpent, en rondelles découpées.

Proposer aux enfants de trouver la morale principale, puis la (ou les) morale(s) cachée(s).

Morale principale : La colère est comme la lame d’un katana bien affûté. Plus on s’y accroche, plus on la rumine, plus on la garde en nous… plus elle nous fait souffrir. Il faut parfois savoir lâcher prise.

Morale cachée proposée par l’auteur : Les mots sont comme des sabres – ils peuvent blesser autant que protéger. Attention en livrant bataille : ils peuvent couper même ceux qui n’étaient pas visés.

Morale cachée proposée par @Patouf : Il ne sert à rien de se venger. On fini par se faire du mal à soi même. Il vaut mieux essayer de comprendre la situation avant d’agir sous la colere.

Morale cachée proposée par @Inna et ses parents : « Il faut écouter les conseils des personnes extérieures quand on est énervé (comme les bambous), ça aide à prendre du recul. »

C’est pas qu’un ballon !

Un pyjama trop grand en guise de maillot du jour. Un doigt dans chaque narine, les pieds nus dans la poussière. Pas plus hauts que trois pommes mais déjà des attitudes fières et des langages fleuris, tous les enfants du quartier sont là, assis sur le sable, la tête nue sous un soleil de plomb. Déjà une heure qu’ils attendent. Ils peuvent attendre une heure de plus, même deux… jusqu’à la tombée de la nuit s’il le faut. De toute façon, à la maison, il n’y a pas grand-chose de mieux à faire. Pas de devoirs, pas de jeux vidéo, pas de livres ou de bandes dessinées… Alors, comme tous les jours après l’école – qui se termine de bonne heure – on attend sur le terrain vague. On attend le ballon.

Le ballon, ou plutôt son porteur, tarde à venir. Trois gamins partent en courant pour le chercher, mais c’est inutile. Papé, ce petit bout de chou à la peau noire foncée, ne peut pas faire plus vite. Il doit attendre que les grands aient fini de jouer pour pouvoir récupérer le ballon. Ce ballon, celui de son grand frère, est le seul à-peu-près gonflé du quartier. Malheureusement, aujourd’hui les grands sont en forme et enchaînent les passes, les dribbles et les buts. Les petits mâchouillent leurs t-shirts en attendant et miment les actions qu’ils promettent de faire une fois le ballon retrouvé. Cascades retournées, pieds voltigeurs, arrêts suspendus… Tous s’échauffent à mesure que les grands s’essoufflent. Puis, enfin, les joueurs s’effondrent sur le sol, recouverts de sueur et le souffle court. Papé ne perd pas une seconde et fonce chercher la précieuse balle. Le jour commence tout juste à tomber et, enfin, la journée peut commencer !

On l’accueille avec des cris et des sauts, mais la célébration est brève. Pour ne pas perdre une seconde, les équipes sont déjà décidées et les cages de but déjà délimitées par des grosses pierres. Le ballon, à peine arrivé, n’a pas le temps de toucher la poussière. Aussitôt qu’il est lâché, un raz-de-marée de pieds se jette dessus. Malgré la poussière et le sable, les actions s’enchaînent et des enfants se déchaînent. Chacun essaie de se démarquer, de briller, de garder le ballon le plus longtemps possible. Pas de jeu collectif, pas d’esprit d’équipe. D’ailleurs, la moitié des enfants ne savent pas quels sont leurs coéquipiers. Par contre, tout le monde sait où il faut tirer. Alors on frappe et la balle est déviée dans toutes les directions. Elle cogne des orteils nus, rebondi sur des torses bombés, frappe des cranes rasés. Puis le ballon finit fatalement par terminer sa course contre un mur, dans un fossé ou contre une carcasse de voiture abandonnée. Jusqu’à la tombée de la nuit, le terrain vague se transforme en stade surpeuplé.

Comme qu’il n’y a pas de match à proprement parler, avec un arbitre et un décompte de points, la séquence de jeu est rythmée par les célébrations et les incidents. Malgré la foule d’enfants amassée sur le terrain – jusqu’à une trentaine pour un seul ballon – il arrive régulièrement que la balle traverse enfin une ligne de but. Alors, c’est la célébration la plus totale. L’auteur du but est levé dans les airs, monté en égérie, gravé au panthéon éphémère des enfants des rues. C’est alors que chacun y va de son récit, de sa vision de l’action, sans oublier de signaler à quel point il est lui-même le déclencheur de la prouesse. Celui qui a fait la passe décisive s’oppose celui qui a fait la passe de la passe décisive, qui s’oppose encore à celui qui a fait l’amorti de la passe de la passe décisive. Chacun crie, chante et nargue avec des pas de danse bien travaillés et hérités de leurs aînés. En revanche, si la victoire à mille pères, la défaite ne peut être orpheline. Le gardien battu, déclaré seul fautif de l’action, est brimé et moqué. Il tente d’entraîner d’autres joueurs dans son déshonneur, mais son équipe se désolidarise comme un morceau de sucre dans un verre d’eau. Honteux et blessé il se vexe et s’énerve. Dans une culture où la fierté est si présente, un tel affront ne peut rester impuni. Sans crier gare, il s’élance sur le premier venu et le frappe avec rage. La bagarre éclate et attire un grand frère qui finit par séparer les deux enfants. Le goal, déchu, rentre chez lui en pleurant. Il fuira le terrain pendant plusieurs jours, le temps de regagner sa dignité.

Heureusement, une bagarre ne suffit pas à gâcher une fin de journée. Alors que le soleil approche de son lit, les enfants redoublent d’efforts pour réitérer l’exploit, défier la légende. Un nouveau goal a pris la place du vaincu et la cohue à pu reprendre de plus belle. Autour du terrain, des cabanes côtoient des maisons cossues. Un grand baobab veille sur les enfants et les oiseaux qui peuplent ses branches suivent d’un regard méfiant les allers et venus des enfants. Finalement, l’un d’entre eux, à bout de forces, sort des rangs et s’autoproclame arbitre. Loin d’avoir une parole plus écoutée que les autres, il participe néanmoins aux engueulades générales à chaque semblant de faute et aux liesses de joie à chaque but. Quand les arbitres finissent par être plus nombreux que les joueurs, la partie se calme et les oiseaux peuvent enfin fermer l’œil. Après plus de trois heures de jeu, les muscles sont brûlants et les gorges sèches. Alors que le ballon ralentit sa course, les plus assoiffés sonnent aux portes des maisons bourgeoises. Un jardinier finit par céder aux complaintes et tend un tuyaux d’arrosage par-dessus les grilles. Chacun tète le tuyau comme le sein d’une mère et les places se négocient avec les coudes. La pompe finit par s’éteindre et les dernières gouttes sont laissées aux perdants.

Après avoir joué sa vie sur le terrain, chacun doit rentrer avant que le repas ne soit servi. Les enfants s’éloignent en petits groupes, retournant dans les ombres de leurs ruelles. Pour Papé, le chemin est tout tracé. Avec les voisins et meilleurs amis, ils passeront par la rue de la Boulangerie pour en escalader les murets. Souvent, c’est l’occasion d’apercevoir les énormes seins des mamas, à moité nues, qui finissent de préparer les repas dans les arrière-cours. Puis, il quittera son groupe pour couper par la cour de l’école. Souvent, les chèvres qui ont sauté l’enclos de son vieil oncle viennent y passer la nuit. Enfin, il rentrera chez lui et reposera le ballon aux pieds du matelas de mousse de son grand frère. Se séparer de son trophée lui fait mal au coeur mais, au fond de lui, il sait qu’un jour, son ainé devra quitter la maison. Alors, c’est lui qui pourra décider à quel moment ses petits frères auront le droit de jouer.


Courir dans l’eau glacée de la Seine

Un homme fait son footing le long de la Seine. Il trottine a une allure régulière dans ses baskets usées, une capuche de survet’ vissée sur la tête. Une foulée après l’autre, il longe les digues et descend jusqu’aux quais. Sans ralentir, il traverse la jetée et s’enfonce dans l’eau glacée. Le corps du coureur disparaît dans les remous de la rivière. Enfin, quelques kilomètres plus loin, il réapparaît. Toujours au pas de course, il remonte tranquillement, trempé de la tête aux pieds, et termine son footing.
(J’ai toujours pas de scanner)

Cette histoire se répète chaque soir et les habitants alentour commencent à s’inquiéter. Qui est cet homme qui court dans l’eau glacée de la Seine ? Les semaines passent et les passants s’amassent. Tous veulent voir celui qui brave le courant et le remous sans sembler s’en soucier. Au point que les journaux se mettent à en parler. Plusieurs reporters font même le déplacement, mais le coureur imperturbable, continue de s’enfoncer dans la Seine chaque soir. C’est alors que des curieux décident de lui emboîter le pas.

En quelques jours, ce sont des dizaines de jeunes femmes et hommes qui tentent l’aventure. Sur les talons du joggeur intrépide, ils s’élancent dans le fleuve et tentent la traversée d’un seul souffle. Beaucoup boivent la tasse, finissent à la nage et manquent de se noyer. Le défi est de taille et les sportifs les plus intrépides viennent des quatre coins du globe pour le relever. Pourtant, aucun ne réussit la traversée à pied sans remonter. Une question devient alors le centre de toutes les interrogations : qui est cet homme qui réussit un tel exploit ?

L’homme à la capuche semble apparaître au crépuscule et disparaître après sa performance. Comme un être venu d’une autre planète qui s’aventurerait sur Terre, juste pour la frime. Pourtant, ni frime ni exhibition. L’homme apparaît et disparaît, sans jamais livrer son secret. Exacerbés, certains s’entêtent et s’acharnent. Plusieurs frôlent la noyade, manquent de se faire emporter par les flots. La mairie réagit : interdiction formelle à quiconque de tenter de nouveau la traversée. Policiers et gendarmes barricadent les quais pour en interdire l’accès. Pourtant, l’inconnu à la capuche continue de réapparaître, chaque soir sur une berge différente pour réitérer son exploit. Même dans le bras le plus large, quand les tourbillons sont les plus violents et sous d’épaisses et denses couches de boues, l’homme plonge, cours, remonte de l’autre côté et disparaît.

Il n’en faut pas plus aux médias pour s’emparer du sujet, qui fait alors la Une des journaux. Chacun scrute un bord de Seine pour tenter d’y apercevoir celui qui est à présent considéré comme un rebelle envers la société. Son exploit devient un symbole, un acte de résistance. Il n’est plus question de défier la nature, mais l’autorité. Dans cet élan, certains se voient martyrs et se jettent dans les flots sans se préparer. C’est ainsi qu’un soir, au large d’une digue agitée, un premier homme meurt, noyé.

Plusieurs autres victimes suivent les jours d’après. Des mères et des maris pleurent à la télé. Tous supplient l’inconnu a la capuche de cesser. De cesser d’enrôler des jeunes. De cesser de tuer. C’est ainsi qu’un soir, l’inconnu n’apparaît plus. Chacun scrute les berges, attend sa venue, mais, pour la première fois depuis plusieurs mois, la nuit tombe sans qu’une paire de baskets ne foule le lit de la Seine.

Une semaine passe, l’homme a la capuche ne refait pas surface. Jours après jours, les  passants reprennent leur quotidien, poursuivent leurs promenades sans scruter les quais. Les policiers rangent leurs lampes torches et jouent aux cartes. Un mois entier passe.

Puis, un soir, il réapparaît. Non sur un quai ou sur une berge, mais sur les pavés d’une rue passante. Il marche jusqu’à être reconnu. La foule  s’amasse et les journalistes accourent. L’un d’eux réussit à décrocher quelques mots de l’inconnu. Il lui demande : « N’avez-vous jamais eu peur de vous noyer ? ». L’homme, jusqu’alors resté muet, répond simplement : « Je crois qu’au fond de moi, chaque soir, je l’espérais. »

La capuche tombe et son visage apparaît. Sur ses épaules, un bocal est posé. Un visage est sculpté dans le verre. A l’intérieur du bocal, un petit poisson tourne en rond.


Texte recomposé à partir d’un rêve.

Donne-moi ton 06 Jésus !

Ce n’était pas n’importe quel dimanche. Dimanche 8 mars : Journée Internationale des Droits de la Femme. Évènement ô combien important dans un monde où les inégalités sont encore fortes. Manon avait prévu tout un programme dédié à la cause. Conférences, salon, débats… Et bien sûr, j’étais partant pour l’accompagner. Sauf que ! C’était aussi le jour du match France-Ecosse, tournoi des Six Nations. On a donc divisé la journée en deux.

Toute la matinée, on a assisté à plusieurs conférences particulièrement intéressantes. Dans la majorité des pays Africains, la situation des femmes reste difficile et le Sénégal ne fait pas exception. Sans vous refaire le débat (cet article en parle mieux que moi, en prenant l’exemple de l’accès à internet et au réseau mobile), nous en sommes sortis enrichis, avec l’envie de continuer le combat. En tout cas, pour ma part, j’étais prêt à soulever le monde… mais je l’ai pas fait parce qu’il y avait le match à 15h et qu’on s’était donné rendez-vous, avec les copains, à 13h30. J’ai donc reporté le combat pour aller voir la France se faire défoncer par l’Écosse. Résultat : 10 à 28 et je me retrouve, seul, en sortant du bar.

J’hésite à rentrer à pied. Le soleil amorce sa descente, donnant au ciel cette ambiance si particulière des fins de dimanche après-midi. Je pense aux milliers de familles qui préparent les devoirs de la semaine qui arrive. Je pense aux couples qui commencent, tout en douceur, leurs soirées en amoureux. Je pense aux travailleurs de nuit qui se reposent encore quelques heures avant de reprendre leur labeur… Le monde est vaillant, brave, et moi, j’aperçois un taxi. Et comme je suis vaillant et brave, moi aussi, mais que j’ai la flème de rentrer à pied, je l’apostrophe pour négocier le prix.

« Yuimill’fran ! » me lance le vieux chauffeur. Je m’exclame et lève les bras (l’exagération est un outil de négociation à part entière ici) : « QUOI ? Nanananananan. Cinq’cent ». Il s’offusque à son tour et toutes les rides de son visage se déforment sous l’impulsion de sa surprise : « CINQ CENT ?? Tsssss nananananan. Trrouamille. ». Je mets mes bras dans la position du canard et lève les yeux au ciel : « Nananananan ! Mille francs et on y va. ». Il souffle et passe la première : « Deumille. ». J’ouvre la portière et, juste avant de poser mes fesses sur les ressorts apparents de la banquette arrière, j’ajoute : « Mille cinq cent ! » Fesses posées, porte fermée. Le chauffeur dodeline et râle en démarrant. Inconfortablement installé, je me détends en regardant mon téléphone, satisfait de ma négociation. Mais, à peine parti, le taxi s’arrête brusquement, cinquante mètres plus loin, en plein milieu de la route. Je lève les yeux. Deux jeunes femmes à la peau ébène, maquillées comme des voitures volées, lui intiment l’ordre de s’arrêter. Sans une once de négociation, elles sautent dans le taxi. La première, moulée dans une robe parfaitement ajustée, s’installe à ma gauche. La seconde, glissée dans un pantalon léopard faussement déchiré, se place à ma droite. Miss Léopard m’observe alors avec des yeux de braises et murmure : « Hé ! T’es mignon toi !« .

« Marié ? Alors elle est où la bague ?!« . Je tente de défendre mon modèle de couple, coincé entre la poitrine ostensiblement affichée de Mademoiselle Robe et la paire de fesses rebondies de Miss Léopard, dont le corps traverse la voiture jusqu’à trifouiller les stations de radio. Elle trouve une station de reggae dancehall et fait hurler les enceintes fatiguées pendant que ma voisine insiste plus que lourdement. « Mon dieu que tu es beau. Ne me regarde pas, ça m’excite trop !« . Je me retrouve dans la situation décrite, le matin même, par l’une des conférencières. Esquiver poliment les questions, regarder l’horizon et attendre que le taxi ne se décide enfin à doubler ce PUTAIN de vélo qui nous ralentit. « Avec tes cheveux longs là. Tu es trop trop beau. Vraiment, tu me fait penser à une star de cinéma.« . Je fais mine de m’étonner tout en retenant mes yeux de s’engouffrer dans les deux magnifiques poitrines qui me pendent au nez. « Ah ! Je sais ! » s’exclame enfin Miss Léopard. « Tu es Jésus toi !« .

Outre l’envie de relever le « Jésus, star de cinéma », je réponds avec une pointe d’humour que « non, ça c’est sûr que je suis pas Jésus. ». Allusion douteuse. Erreur fatale. « Aaaah non toi tu es un coquin hein ? Pas le Jésus qui fait la « chasteté » mais celui qui fait la « chasse-tétés » ! ». Je ris parce que je trouve ça drôle, mais signe mon arrêt de mort en même temps. « Ah ouiiiii c’est ça mon Jésus, on va s’amuser ensemble.« . Je décline et insiste : j’ai une copine, que je vais justement rejoindre dans NOTRE maison. « Pas de bague, pas de copine !« . J’ai une bague imaginaire. « Alors, tu te convertis Jésus ! » Quel rapport ? « Musulman, c’est quatre femmes, donc une place pour moi.« . Non, vraiment, c’est gentil mais sans façon. « Hum ! Tu m’aimes pas Jésus ? Tu me trouves moche… » Je lève mes yeux dans les siens, alors qu’elle fait mine d’être peinée. Elle est objectivement magnifique mais je ne suis pas né de la dernière pluie. « Non, tu es très jolie et tu le sais. ». Elle se penche alors sur moi et lance : « Alors, qu’est ce que tu attends ! Donne-moi ton 06 Jésus ! ». Je décide d’enterrer la question avec la seule phrase à laquelle elle n’aura pas de réponse : « J’préfère les blanches.« . Elle se fige. Sa copine répond : « Hum ! Les blanches, c’est pas ferme. Tu dois essayer autre chose… ». Mais je n’ai pas besoin de répondre. La question est déjà réglée. Miss Léopard ordonne au chauffeur de s’arrêter, ce qu’il fait en catastrophe. Elle descend en plein milieu de la route et claque la porte. Sa copine me glisse, avant de descendre à son tour : « Tu habites là ? Hum ! On est voisins alors. Tu prends pas mon numéro ? On fait secret« . Je décline une dernière fois et elle s’élance hors de la vieille carrosserie. Le taxi reprend sa route et baisse enfin le son de l’autoradio.

Sur le petit bout de trajet qu’il nous reste à faire, je tente de remettre en perspective ce qu’il vient de m’arriver avec la conférence, entendue ce matin même. « En Afrique, les femmes naissent avec un handicap. Un handicap physique et mental aux yeux des hommes : celui d’être des femmes. (…) C’est pour cela que beaucoup de jeunes femmes cherchent à tout prix à mettre le grappin sur un toubab (autrement dit un blanc). C’est une question de survie pour certaines d’entre elles.« . Je m’enfonce dans mon siège, songeur. Le taxi arrive finalement aux pieds de notre appartement. Je lui tends mille cinq cent franc et m’élance au-dehors, mais il klaxonne et me rappelle à lui. Il me montre l’argent que je viens de lui donner et lance : « C’est pas assez ! ». Je réponds : « C’est ce qu’on avait dit ! ». Mais il secoue la tête et rétorque : « Non, c’est plus cher ! ». Je m’approche et lui demande : « Ah, et pourquoi ? ». Il relance toutes les rides de son front pour s’exclamer, comme une évidence : « Parce que TROIS passagers ! ».


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