Grain de riz, bonheur et liberté

Connaissez-vous la frustration de faire ses courses avec un caddie qui a une roue voilée ? J’essaie toujours de faire gaffe quand j’en prends un, mais récemment, il m’est arrivé un comble : un caddie parfaitement huilé qui me trahit au beau milieu du rayon Riz et Purées. En roulant sur des grains de riz échappés d’un sachet, voilà ma roue avant gauche qui se bloque. Fait ch…er ! Je me penche sous le caddie pour essayer de comprendre ce qu’il s’est passé. À côté des sacs de riz posés en vrac, je trouve le coupable : l’un des sacs de 10kg présente plusieurs trous, assez petits pour passer inaperçu mais juste assez grands pour que, régulièrement, quelques grains tombent au sol. Bon, quel est l’intérêt de cette histoire, alors ? Et bien, ce n’est pas tant la roue coincée, ni les grains de riz tombés, qui m’ont étonné. Ce qui m’a intrigué, c’est un joli caca d’oiseaux tout frais juste à côté de ses derniers.

12 au Leclerc, 9 chez Auchan, 6 à Carrefour, aucun à la BioCoop et un jeune couple chez SuperU. Que des moineaux. Ça fait 1 an que je traque, dans chaque grande surface que je traverse, ces habitants clandestins qui y vivent et y volent au rythme de nos achats. Leur présence est discrète, invisible à celles et ceux qui ne décrochent pas des rayons. Mais, quand on les cherche, les indices sont partout. Certes, il y a ces petits trous, piqués dans les sachets de riz ou de couscous, mais c’est pas tout : il y a les entailles dans les salades et les cerises éventrées. Les miettes de pain chippées et les graines de quinoa envolées. Les amandes grillées et les cacahuètes salées. Il y a des traces de pattes dans l’eau de la Poissonnerie et des traces de fientes dans la farine de la Boulangerie. Mais tout ça c’est rien, à vrai dire.. parce que quand on prend le temps de lever les yeux.. Alors, on découvre tout un monde, bâti en toute impunité.

Ils n’ont même pas besoin de se cacher. Il y a des nids douillets et des grilles aménagées, des combats de coq et des balades entre potes. L’homme, principal prédateur direct et indirect des oiseaux urbains, n’est ici pas l’ombre d’une menace. Hypnotisés par l’abondance des rayons surchargés et des promos à ne pas manquer, personne ne remarque que nous sommes tous scrupuleusement observés, continuellement épiés. Certains se posent même au-dessus des rayons et nous suivent, comme pour frimer, a l’affût du moindre sachet déchiré ou entamé. Cependant, ils ont tous la même réaction quand je m’arrête pour les regarder : « Hé, les gars, j’crois qu’y’en a un qui nous a r’marqué. »

Mais bon.. au final.. c’est des oiseaux qui vivent leur vie. Pourquoi donc est-ce que je passe autant de temps à les observer ? Simplement parce que j’essaie de savoir une chose : les oiseaux de supermarché sont-ils heureux ? Étrange question, pour une réponse impossible. Objectivement, il apparaît évident qu’il existe un bon nombre de points positifs à cette vie de supermarché :
– Nourriture variée et à volonté (Kellogg’s et fruits rouges le matin, riz basmati a midi et boulgour bio au dîner)
– Sources d’eau fraîche de qualité (en vapeur sur les salades ou en glace pillée aromatisée au maquereau frais)
– A l’abri des intempéries, du froid et des prédateurs naturels,
– Sans oublier la musique d’ambiance ininterrompue (de qualité) inclue dans le loyer
Alors, de quoi pourraient-ils se plaindre ?

Reste une chose que j’ai observé et dont nous n’avons pas parlé. Ces oiseaux, nos petits réfugiés, sont tributaires d’une chose. Un détail que je me dois de mentionner : pour traverser les portes des supermarchés, ils doivent attendre devant que quelqu’un s’approche pour y entrer. Situation fréquente a l’extérieur du bâtiment, car nombre d’entre eux se posent pour picorer les miettes laissées par les gourmands ou gober les insectes qui vont et viennent. Cependant, à l’intérieur, les accès aux portes sont bien plus risqués : vigile, plafond bas, stands, publicités… La majorité d’entre eux y sont donc enfermés. Ils vivront le reste de leur vie dans ce temple de la consommation, avant de mourir un jour, après avoir été complètement désorientés par des années d’éclairage industriel, de musique assourdissante, de nourriture inadaptée, d’odeurs synthétiques et de produits chimiques. Et leurs enfants après eux vivront la même chose, mais eux ne sauront sans doute jamais quel bruit fait le vent dans les arbres, quel parfum dégage une fleur sauvage, quel goût à la chasse d’un moustique au crépuscule ou le plaisir de voler, pendant des heures entières, sur plusieurs kilomètres..

Troquer sa liberté contre l’espoir de l’abondance et l’illusion de la sécurité. C’est un choix qui est en vogue, dans notre société. Alors oublions vite, nous tous, le souvenir d’une époque où l’on pouvait s’exprimer librement, contester en toute sécurité et décider pour notre corps et nos idées. Et en échange, profitons du bonheur de pouvoir picorer des miettes, bien au chaud comme des petits oiseaux de supermarché.

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