C’est pas qu’un ballon !

Un pyjama trop grand en guise de maillot du jour. Un doigt dans chaque narine, les pieds nus dans la poussière. Pas plus hauts que trois pommes mais déjà des attitudes fières et des langages fleuris, tous les enfants du quartier sont là, assis sur le sable, la tête nue sous un soleil de plomb. Déjà une heure qu’ils attendent. Ils peuvent attendre une heure de plus, même deux… jusqu’à la tombée de la nuit s’il le faut. De toute façon, à la maison, il n’y a pas grand-chose de mieux à faire. Pas de devoirs, pas de jeux vidéo, pas de livres ou de bandes dessinées… Alors, comme tous les jours après l’école – qui se termine de bonne heure – on attend sur le terrain vague. On attend le ballon.

Le ballon, ou plutôt son porteur, tarde à venir. Trois gamins partent en courant pour le chercher, mais c’est inutile. Papé, ce petit bout de chou à la peau noire foncée, ne peut pas faire plus vite. Il doit attendre que les grands aient fini de jouer pour pouvoir récupérer le ballon. Ce ballon, celui de son grand frère, est le seul à-peu-près gonflé du quartier. Malheureusement, aujourd’hui les grands sont en forme et enchaînent les passes, les dribbles et les buts. Les petits mâchouillent leurs t-shirts en attendant et miment les actions qu’ils promettent de faire une fois le ballon retrouvé. Cascades retournées, pieds voltigeurs, arrêts suspendus… Tous s’échauffent à mesure que les grands s’essoufflent. Puis, enfin, les joueurs s’effondrent sur le sol, recouverts de sueur et le souffle court. Papé ne perd pas une seconde et fonce chercher la précieuse balle. Le jour commence tout juste à tomber et, enfin, la journée peut commencer !

On l’accueille avec des cris et des sauts, mais la célébration est brève. Pour ne pas perdre une seconde, les équipes sont déjà décidées et les cages de but déjà délimitées par des grosses pierres. Le ballon, à peine arrivé, n’a pas le temps de toucher la poussière. Aussitôt qu’il est lâché, un raz-de-marée de pieds se jette dessus. Malgré la poussière et le sable, les actions s’enchaînent et des enfants se déchaînent. Chacun essaie de se démarquer, de briller, de garder le ballon le plus longtemps possible. Pas de jeu collectif, pas d’esprit d’équipe. D’ailleurs, la moitié des enfants ne savent pas quels sont leurs coéquipiers. Par contre, tout le monde sait où il faut tirer. Alors on frappe et la balle est déviée dans toutes les directions. Elle cogne des orteils nus, rebondi sur des torses bombés, frappe des cranes rasés. Puis le ballon finit fatalement par terminer sa course contre un mur, dans un fossé ou contre une carcasse de voiture abandonnée. Jusqu’à la tombée de la nuit, le terrain vague se transforme en stade surpeuplé.

Comme qu’il n’y a pas de match à proprement parler, avec un arbitre et un décompte de points, la séquence de jeu est rythmée par les célébrations et les incidents. Malgré la foule d’enfants amassée sur le terrain – jusqu’à une trentaine pour un seul ballon – il arrive régulièrement que la balle traverse enfin une ligne de but. Alors, c’est la célébration la plus totale. L’auteur du but est levé dans les airs, monté en égérie, gravé au panthéon éphémère des enfants des rues. C’est alors que chacun y va de son récit, de sa vision de l’action, sans oublier de signaler à quel point il est lui-même le déclencheur de la prouesse. Celui qui a fait la passe décisive s’oppose celui qui a fait la passe de la passe décisive, qui s’oppose encore à celui qui a fait l’amorti de la passe de la passe décisive. Chacun crie, chante et nargue avec des pas de danse bien travaillés et hérités de leurs aînés. En revanche, si la victoire à mille pères, la défaite ne peut être orpheline. Le gardien battu, déclaré seul fautif de l’action, est brimé et moqué. Il tente d’entraîner d’autres joueurs dans son déshonneur, mais son équipe se désolidarise comme un morceau de sucre dans un verre d’eau. Honteux et blessé il se vexe et s’énerve. Dans une culture où la fierté est si présente, un tel affront ne peut rester impuni. Sans crier gare, il s’élance sur le premier venu et le frappe avec rage. La bagarre éclate et attire un grand frère qui finit par séparer les deux enfants. Le goal, déchu, rentre chez lui en pleurant. Il fuira le terrain pendant plusieurs jours, le temps de regagner sa dignité.

Heureusement, une bagarre ne suffit pas à gâcher une fin de journée. Alors que le soleil approche de son lit, les enfants redoublent d’efforts pour réitérer l’exploit, défier la légende. Un nouveau goal a pris la place du vaincu et la cohue à pu reprendre de plus belle. Autour du terrain, des cabanes côtoient des maisons cossues. Un grand baobab veille sur les enfants et les oiseaux qui peuplent ses branches suivent d’un regard méfiant les allers et venus des enfants. Finalement, l’un d’entre eux, à bout de forces, sort des rangs et s’autoproclame arbitre. Loin d’avoir une parole plus écoutée que les autres, il participe néanmoins aux engueulades générales à chaque semblant de faute et aux liesses de joie à chaque but. Quand les arbitres finissent par être plus nombreux que les joueurs, la partie se calme et les oiseaux peuvent enfin fermer l’œil. Après plus de trois heures de jeu, les muscles sont brûlants et les gorges sèches. Alors que le ballon ralentit sa course, les plus assoiffés sonnent aux portes des maisons bourgeoises. Un jardinier finit par céder aux complaintes et tend un tuyaux d’arrosage par-dessus les grilles. Chacun tète le tuyau comme le sein d’une mère et les places se négocient avec les coudes. La pompe finit par s’éteindre et les dernières gouttes sont laissées aux perdants.

Après avoir joué sa vie sur le terrain, chacun doit rentrer avant que le repas ne soit servi. Les enfants s’éloignent en petits groupes, retournant dans les ombres de leurs ruelles. Pour Papé, le chemin est tout tracé. Avec les voisins et meilleurs amis, ils passeront par la rue de la Boulangerie pour en escalader les murets. Souvent, c’est l’occasion d’apercevoir les énormes seins des mamas, à moité nues, qui finissent de préparer les repas dans les arrière-cours. Puis, il quittera son groupe pour couper par la cour de l’école. Souvent, les chèvres qui ont sauté l’enclos de son vieil oncle viennent y passer la nuit. Enfin, il rentrera chez lui et reposera le ballon aux pieds du matelas de mousse de son grand frère. Se séparer de son trophée lui fait mal au coeur mais, au fond de lui, il sait qu’un jour, son ainé devra quitter la maison. Alors, c’est lui qui pourra décider à quel moment ses petits frères auront le droit de jouer.


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