Le secret des vendeuses de cacahuètes

D’énormes camions traversent la capitale de jour comme de nuit. Sur leurs épaules ouvertes sur le ciel, vous trouverez de tout. Des bennes de charbon qui noircissent les routes, des sacs de sable fin ou des montagnes de foin destiné à nourrir les nombreux chevaux qui sillonnent les rues, eux-même porteurs de sacs de riz, d’ordures ou de meubles usés…

Alors que je suis assis à l’ombre d’un baobab, observant les allées et venues de la rue, j’aperçois, au sommet d’une charrette, un sac de sable percé. Personne ne le remarque : nous sommes en plein mois de février et la ville est déjà en partie recouverte de sable grâce aux puissants vents du Sahara qui soufflent sur toute la région. Sans s’arrêter, ce dernier continue donc à déverser son contenu sur le bitume, comme un sablier à usage unique. Déjà la moitié du sac semble avoir disparue. Il n’en reste que quelques kilos, qui viendront bientôt se mêler à celui qui enlise déjà les trottoirs de la ville.

Sur la totalité du sable déversé, quelques grammes ne toucheront jamais le sol. Dispersés par les courants d’air, le sillage des voitures ou le chant des mosquées, ces millions de gains traverseront la ville de part en part. Les plus timides trouveront refuge sur le toit d’une climatisation ou d’un lampadaire, où des millions de semblables ont déjà élu domicile. Les plus audacieux choisiront leurs champions parmi les joggeurs et sportifs dont les chevilles battent le bitume. La sueur brûlante d’un front rompu à l’effort scellera leurs destins en une course de perles éphémère. Enfin, les plus aventuriers surferont sur les vents chauds qui embrassent les nuages. De là-haut, ils traverseront les frontières et les fleuves, les montagnes et les océans. Ils voleront dans le sillage de ces grains d’explorateurs qui peuplent déjà les neiges des plus hauts sommets d’Espagne et de France.

Moins volatile en groupe, la majeure partie du sac percé s’est établie sur le bitume brûlant dans l’attente d’un second souffle venu d’ailleurs. Cinq ou six kilos viendront renforcer les rangs d’une guerre millénaire : les Hordes du Sable contre la Guilde des Balais. La bataille fait rage sur tous les fronts : halls d’immeubles, terrasses ensoleillées ou toits de voitures. Personne n’est épargné. Chaque matin, hommes à tout-faire et femmes de maison s’activent pour faire disparaitre celle qui reviendra inexorablement recouvrir ce qui a l’audace d’exister dans la région. Dans cette guerre sans fin, tous les coups sont permis. Les soldats de sable s’infiltrent sans vergogne entre les chaussettes des hommes d’affaires, sous les ongles des marchands et entre les cheveux des enfants. Inexorablement, on lave, frotte, rince… pour remporter momentanément une guerre perdue d’avance.

Pourtant, la paix existe. Je dirai même plus, la symbiose est possible : la louche cabossée de la vieille vendeuse de cacahuètes le sait bien. Chaque matin, elle ramasse à même le bitume une généreuse quantité de sable pour venir densifier le contenu de sa casserole. A défaut d’eau, le sable crée un liant de chaleur. On y reconnaît l’héritage des peuples nomades : sous un feu nourri, la coque des cacahuètes ne tiendrait pas longtemps, mais plongées dans le bain de sable, elles grillent sans cramer. Veillez simplement, quand vous en achèterez, à ne pas avaler un morceau de caoutchouc, un bout de bois ou un insecte malchanceux.

Alors que le sable issu des fonds marins pose des questions écologiques qui ne peuvent plus être ignorées*, celui du désert semble encore avoir de beaux jours devant lui. Trop lisse, trop fin, trop « parfait » pour être utilisé dans les métiers de la construction, il continue d’être ignoré par les grandes industries mondiales… pour le moment. C’est pourquoi, voir une telle quantité de sable se répandre, chaque année entre janvier et mars, est une bonne nouvelle. Un symbole que le Sahara demeure encore majoritairement inexploité, ce qui devient exceptionnel dans un monde où les ressources mondiales s’épuisent. Ainsi, en attendant qu’une nouvelle grande avancée technologique ne vienne finalement défigurer les dunes et les plaines, je salue, chaque soir, les vendeuses de cacahuètes alors qu’elles reversent, sur le sol, le sable emprunté le matin même.


* Voir le dernier rapport de l’ONU Environnement sur les conséquences sociales et environnementales de l’extraction du sable (mai 2019).

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