On est lundi. Forcément, il y a la queue. Le lundi, il y a toujours la queue, et ce, dans toute l’Afrique. Aux arrêts de bus et à la sortie des écoles. Devant les magasins et les épiceries. Il y a la queue dans les files d’attente normales et il y a la queue dans les files d’attente où tu payes pour ne pas faire la queue. Il y a la queue partout et pourtant c’est le jour qui me semblait le meilleur pour aller à la Senelec (l’EDF du Sénégal). Quel bonheur…

Alors que je m’insulte allégrement pour cette décision prise vendredi dernier, je prend un ticket d’attente. N° 182. Le seul guichet ouvert appelle le n° 52. Et merde, il est 9h35 – je vais y passer la matinée. Je commence à me lamenter, le fesses passablement installées sur la mousse fatiguée d’un fauteuil que je céderais bientôt à un vieillard, une maman kangourou ou un jeune handicapé. Je soupire. L’homme à ma gauche est un ivoirien grand et costaud. Je jette un œil sur son ticket : 165 – nous allons passer la matinée ensemble. A ma droite, un ado aux habits déchirés et à la peau ébène. Surement un gamin des rues. Il tien son ticket serré entre les mains. Numéro 54. La chance, il n’en aura que pour quelques minutes. C’est à cet instant que je me dit que, ici au moins, on est tous égaux. Petits et grands, riches et pauvres, jeunes et vieux, on fait tous la queue. Alors que le numéro 53 tarde à se présenter, le gamin se prépare à prendre sa place. Il remet en ordre les feuilles de son dossier et en laisse échapper une. Je lis l’encadré de la facture : Richard Deneuve… Vraiment ?
Je ne suis pas expert en anthroponymie, mais je ne me souvient pas avoir entendu parler de la dynastie des « Deneuve » au Sénégal. Aucun roi ni grand souverain ne me revient en tête. Deux options se présentent à moi alors que le garçon se lève et va présenter son dossier. Soit je suis un salaud qui juge trop vite, soit le dossier n’est pas celui du gamin. Or, bien que l’un n’empêche pas l’autre, je décide de quitter la salle d’attente pour en avoir le cœur net. Quelques minutes plus tard, le gamin sort à son tour et va rejoindre ses amis qui l’attendent au bord de la route. Ils l’appellent D’ji, diminutif de Djibril. Richard « Djibril » Deneuve ? J’ai 128 tickets d’attente pour dénouer ce mystère.
A la fin de la matinée, j’en ai identifié six. Tous entre 15 et 17 ans, habillés de guenilles et la morve au nez. Il y a Richard « Djibril » Deneuve, Emir « Badou » Al-Boustany et même Christine « Booba » Lefèbre. Leur occupation ? Ils sont « attendeurs », comme ils disent. Téléphonie, gaz, électricité… Peu importe, ils vous épargnent l’attente du commun des mortels. Alors que je regrette d’avoir imaginé qu’il existait un monde où riches et pauvres étaient égaux, ils me racontent avec fierté leur savoir-faire. Car, détrompez-vous, n’est pas attendeur qui veux. Pour prétendre à cette activité, il vous faut deux atouts majeurs : de la patience (forcément) et un esprit d’anticipation à toute épreuve. A défaut du second, il vous faudra un éclair d’ubiquité car, par esprit d’optimisation, nos professionnels attendent à plusieurs endroits… en même temps.
Christophe Djibril attend pour trois personnes différentes à trois endroits différents. Ici, il paye les factures d’un français. Chez Sonatel, il doit renouveler le crédit téléphonique d’un libanais. Enfin, il doit faire certifier une photocopie de quittance à la gendarmerie pour un officiel Sénégalais. Pour preuve, il me sort ses tickets d’attente. Sonatel – numéro 88. Passage prévu entre 10h et 10h30. Puis, la gendarmerie – numéro 104. Il sera rentré chez ses clients avant midi. Dubitatif, je lui montre mon ticket. Il l’observe, puis regarde le guichet derrière nous. Le numéro 64 essaie d’y payer sa facture avec des Ouguiyas mauritaniens. Djibril m’annonce avec aplomb : « Revient à 11h30. » Puis il saute dans un taxi-brousse (un énorme bus bariolé) pour aller jusqu’à son prochain rendez-vous. C’est alors qu’une évidence me saute aux yeux. Il y a théoriquement 118 personnes entre moi et le mauritanien qui vide sa monnaie sur le comptoir. Nous ne sommes d’une vingtaine dans la salle d’attente. Tous les tickets à rallonge sont déjà parti depuis longtemps. Ils reviendrons dans une heure, peut-être deux. Je regarde le cadrant de l’énorme horloge. 9h55. Si le gamin a raison, j’ai largement le temps d’aller voir le menuisier pour voir où en est la commode que nous lui avons commandé la semaine dernière. Il est à dix minutes du comptoir à présent recouvert de pièces mauritaniennes. « Bon, on va faire à la Sénégalaise alors » me dis-je en traversant la rue.
Quand je traverse à nouveau la grande route ensablé, il est 11h00. J’ai eu le temps d’aller voir le menuisier, de l’escorter chez moi pour qu’il reprenne les mesures, d’aller chez son cousin pour choisir le bois et de refuser 3 fois de lui payer la totalité de la commande avant même qu’il ne l’ai commencée. « La semaine prochaine, inch’Allah c’est fini » me promet-il en me voyant regagner le grand bâtiment de la Senelec. Avec ma demi-heure d’avance, je suis confiant et l’affichage du guichet me donne raison. Numéro 168. Parfait ! Je vais m’asseoir, satisfait.
Le bilan de la matinée aura été surprenant. Un passage à la Senelec et un aller-retour chez le menuisier, sans compter l’achat d’un tapis à sa femme… Mais ce qui m’aura impressionné le plus, c’est la précision de Djibril. Quand mon numéro est appelé, il est exactement 11h36. Une capacité de prédiction quasi millimétrée, mais dont je ne ferais les louanges que quelques heures plus tard. En effet, sur le moment, j’étais trop occupé à chercher mon ticket. Celui-là même qui était resté chez le menuisier, le verso barbouillé des mesures de ma prochaine commode.
Quand le numéro 199 avance jusqu’au guichet, j’ai retourné toutes mes poches, vidé cinq fois mon sac et frôlé l’indécence en vérifiant l’ensemble des cachettes éventuelles de mon anatomie. Je récupérerait le ticket (daté du jour) dans trois semaines, avec ma commode. Je m’écroule sur mon siège quand une vieille dame s’approche de moi. Avec tout mon remue-ménage, elle a saisi l’injustice de ma situation. Avec ses petites mains fripées, elle me tend son ticket. Numéro 202. Miracle. Avec soulagement, je remercie infiniment la miséricorde de la vieille femme et tend les mains pour recevoir son présent. J’ai toujours admiré la sagesse de ceux qui savent que le temps est plus précieux quand on a encore l’âge d’entreprendre. Elle dépose finalement le morceau de papier comme un offrande, puis murmure : « C’est 5 000 francs ».
