La petite enfance est une époque fabuleuse. La vie s’écoule d’émerveillements en émerveillements, les préoccupations du monde nous échappent et la candeur guide nos premiers pas. Cependant, à choisir, ce n’est ni l’innocence absolue, ni l’amour infini de mes parents qui me manque le plus. Non, clairement, ce que je regrette, c’est la sieste. Alors, quand je vois mes petits neveux qui rechignent à s’y rendre, j’ai envie de leur expliquer. Leur expliquer que…
Dans le monde « sophistiqué » des adultes, on ne dort pas. Déjà, dormir la nuit, c’est presque un aveu de faiblesse. « Tu dors bien, toi ? Ah, t’en as de la chance… Moi je ne peux pas dormir plus de 2/3 heures par nuit… ». Condescendance maximum. Tout est là : si tu dors bien, tu n’as pas de raison de te plaindre. Si tu dors bien, c’est que la vie t’épargne les angoisses et les douleurs du « monde de ceux qui souffrent ». Le monde de ceux qui ont des responsabilités et qui assument des choix au quotidien qui tiraillent leur conscience… L’insomnie est devenue l’échelle snob de la maturité. Moins tu dors, plus tu as de raisons de te plaindre et d’être plaint en retour. J’emmerde ce snobisme moderne et pourtant, d’avance, je sais qu’il est inutile de faire l’éloge du sommeil. Officiellement, tout le monde s’accorde à dire que « bien dormir, c’est important ». Cependant, pour beaucoup de personnes dans le monde, le sommeil n’est pas symbole de fainéantise, bien au contraire. C’est le Graal d’une journée bien remplie, de problèmes surmontés et d’un repos mérité. Pour constater cela, il suffit de quitter les pays riches.
Dans beaucoup de pays sous-développés ou en voie de développement, on vit encore au rythme du soleil. Cette source de lumière naturelle compense l’absence d’électricité ou permet de l’économiser. Ajoutez quelques animaux de basse-cour et la journée commence avant même que l’aube ne s’annonce. Pour beaucoup, il s’agira d’en profiter. La température est fraîche et la lumière est douce. Dans les zones rurales du Cambodge comme du Sénégal, l’essentiel de la production est accomplie avant midi. On sème et on récolte tant que le soleil le permet. Puis arrive le zénith et une chape de plomb s’abat sur le pays. La température peut monter jusqu’à 40° ou 50°. Dans ces circonstances, le soleil tue, aveugle, assèche. Chaque action, chaque mouvement est payé cher. L’eau est une ressource qu’on ne peut gaspiller en transpirant davantage. Si vous vous demandez d’où vient le jeu « 1,2,3 Soleil », observez les rues d’un pays tropical sous 55°c. Personne ne bouge. À l’ombre d’un muret, d’un arbre ou d’un camion, le temps se fige. Hommes, femmes et enfants. Chèvres, poules et chiens errants. Le monde attend. Dans ce contexte, on comprend mieux pourquoi, dans nombre de ces pays, la sieste est inévitable. Non parce qu’ils sont fainéants ou qu’ils se font chier, mais parce qu’elle permet d’économiser ses ressources. Cette activité millénaire est donc devenue une réelle démonstration d’ingéniosité pour qui souhaite la pratiquer dans n’importe quelles circonstances.
Suspendue ou en équilibre
Roulé en boule le reste du temps, le morceau de tissu trouve toujours un moyen de se déployer, entre des chariots de bois, des arbres fatigués ou des grillages déformés… Sur les marchés d’Asie du Sud-Est, les Khmers sont des professionnels du hamac. Certains disparaissent sous leurs étals, nouant leurs draps tressés entre les pieds des tables. D’autres se suspendent entre des planches de bois ramassées sur la route. Barreaux de fenêtres, tôle de chantier, branches de palmier… Si l’ombre le permet, un Cambodgien trouvera toujours un moyen de tendre son hamac.

Pour les moins chanceux, il reste des solutions plus originales. Entre ceux qui dorment en équilibre sur leurs mobylettes (le dos sur le siège et les pieds sur le guidon) ou sur les grandes tables de cuisine (entre carcasses de poulet et épluchures d’oignons), vous ne priverez pas un khmer levé à l’aube de sa pause méritée.
Assumée et intégrée
En Afrique, la sieste est intégrée à la journée. C’est une pause, certes, mais qui n’empêche pas de travailler ! Sur les marchés couverts, les marchands pioncent le nez dans les sacs de café, sur les piles de tissus ou entre les visières de vache. Cependant, ne pensez pas que c’est un frein à la vente. Dormant d’un œil, le commerçant s’éveillera au moindre bruissement de billets, à la moindre occasion de négocier. Je soupçonne même les plus entraînés de conclure des ventes sans vraiment s’éveiller.

L’attente, c’est la sieste. Et dans les grandes villes d’Afrique, on attend beaucoup. Le livreur doit attendre le cousin de la femme du fils du gardien car c’est lui qui a le seul jeu de clés ? Pas de problème. Une vidéo grésillant sur le téléphone en guise de berceuse et le sommeil reprend ses droits. Dans les camions, sur les sacs de riz ou à cheval sur les montagnes de charbon, vous n’empêcherez pas un africain levé à l’aube de rentabiliser ces pauses improvisées.
Bref…
Toute personne ayant connu des phases d’insomnie sait que le meilleur remède naturel reste l’exercice. La fatigue physique reprend toujours ses droits. On comprend mieux pourquoi la sieste est aussi présente chez les travailleurs qui se lèvent à l’aube et qui s’échinent sous un soleil de plomb. Quand finalement la nuit tombe, c’est un soulagement. C’est l’heure du repos (ou de la fête). Pas question d’insomnie ici. Pour ceux qui n’ont presque rien, le manque d’argent, d’eau ou de nourriture est une préoccupation diurne, qui vient avec le jour. La nuit, le repos nous épargne davantage de souffrance. Tout du moins, jusqu’au lendemain.
