La clim à sang froid

Les geckos, ces petits lézards qui pullulent d’Afrique en Asie, sont des bestioles adorables. Tous les soirs, une fois le soleil disparu, ils observent les marcheurs nocturnes et papotent en bandes organisées sous chaque source de lumière. Discrets, polis et timides, ce sont les voisins idéals : ils bouffent même toutes ces saloperies de moustiques et de papillons de nuit. Une aubaine, donc, pour peu qu’ils restent à l’extérieur de la maison…

Je vous pose le contexte. Petite maison au bord d’un cours d’eau tranquille, dans un pays tropical où 40°C est une norme. La nuit est tombée tôt, en fin de journée, et les rues se font de plus en plus silencieuses. La poussière retombe, l’air redevient respirable. Petit à petit, l’agitation change de monde, passe de l’échelle humaine à celle des insectes. Les premiers sortis, bien sûr, sont les moustiques. Escadrons entraînés aux pailles affutées, ils chassent les retardataires, les fêtards et autres fenêtres ouvertes. Au même moment, les silencieuses à huit pattes tissent leurs premiers dessins de soie et les épais papillons poilus vrombissent dans une course maladroite vers la moindre source de lumière. Tout est réuni pour que les premiers geckos se régalent. 

Chassant directement à la source, ils s’installent tranquillement sous les lampadaires, les éclairages automatiques, les veilleuses de jardin… Toute source de lumière est squattée par des dizaines de lézards, tapis en embuscade. Et puis, comme d’hab, il y a ceux qui restent dans leurs zones de confort, et ceux qui tentent d’innover. Et c’est justement ceux là que tu retrouves, en allant pisser à 2h du mat’, en train de se taper un gueuleton dans ton salon. 

Sur le coup, tu t’en fous. Un petit geste de la main pour le faire déguerpir, un pipi et retour au lit. Mais ce que tu ne savais pas et que tu découvres une demi-heure plus tard, c’est qu’un gecko, c’est très bavard :
Y’a quelqu’un ? crie le gecko. Toi, t’ouvres un œil, en te demandant ce qui vient de te réveiller.
Vous êtes là les potes ? reprend le lézard. Là tu te lèves, embrumé, en te demandant qui s’amuse à faire grincer une porte à 3h du mat.
Vas-y vous êtes où ? continue la bestiole. Merde, y’a une chèvre dans le salon ou quoi ?
Y’a des femelles dans le coin ? continue de gueuler l’invertébré. C’est alors que tu vois la bestiole, immobile sur le mur que t’as repeins en arrivant.

Ce qu’il faut savoir, c’est que c’est pas très beau, un gecko. Le côté « petit lézard » n’est pas désagréable, mais ses deux gros yeux, bon sang, ça fout les boules. Ils sont disproportionnés et visqueux, au point de se demander si ils ne risquent pas de tomber au premier éternuement. C’est peut-être pour ça que les geckos n’éternuent pas. Bref. A ce moment là, avec ses deux globules dégueulasses, il t’a vu. De ton côté, malgré la peau de couilles qui entoure les tiens, tu l’as vu aussi. Et vous vous demandez tous les deux comment faire sortir l’autre de ce charmant salon.

Toi, t’as tes bons réflexes de chasseur d’araignées. Tu t’armes – un balais, un journal roulé, une sandale usée… peut-importe. Lui, il n’est pas dupe non plus : il repère les lieux et se dessine un plan d’évasion. Comme s’il était aussi con que toi, tu tentes de l’amadouer en lui murmurant : « Petit peeettiiit… Viens voir… » et t’approches doucement, confiant, déjà en train de te demander si le jus de lézards s’essuie facilement avec du sopalin. Lui, il te voit arriver avec des gros doigts d’humain pas réveillé. Il attend le bon moment, et te gueule une dernière fois dessus avant de courir à toute vitesse se planquer dans le pire endroit du monde : la clim du salon, en panne depuis 3 semaines.

Putain, il est rapide le con. T’as même pas eu le temps de faire un pas qu’il a déjà traversé le plafond. Évidemment, il est parti dans la clim en rade, dont tu repoussais la réparation depuis ton arrivée. La société d’entretien t’as fait un devis à 300 balles, et le proprio s’en bat l’œil. T’en avais donc fait une affaire personnelle. Voilà le moment de régler deux problèmes d’un coup. Te voilà donc comme un con, à chercher un tournevis pour démonter le maquis du reptile. Ça doit pas être bien compliqué.

4h30. Tu retournes te coucher. À part niquer les pas de vis, t’as pas fait grand chose. Cette traîtresse de clim reste close et, pire, la bestiole a recommencé à chanter à l’intérieur. Tu t’écroules à l’horizontale, atteins dans ta virilité et dans ta fierté. Le pire, c’est que t’as sué de tout ton être et que le soleil a commencé à chauffer la chambre. D’un geste d’imploration, t’attrapes la télécommande de la clim de la chambre et tu appuies sur le bouton en forme de glaçon.

COUIC ! Oups. T’avais jamais remarqué qu’il y avait deux télécommandes. En fait, la clim du salon marche très bien… en témoigne le jus de gecko qui s’en écoule lentement.

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